L'agora des arts - Des expositions à paris, en france et à l'étranger

" Beaux livres d’art. Catalogues d’exposition. Sélection de nouveautés". Par Catherine Rigollet
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Les livres

Gaetano Pesce. Réinventer le monde sensible

Gaetano Pesce occupe depuis près de cinquante ans une position originale dans l’architecture et l’art du design. Toute sa vie, cet architecte, peintre, designer, sculpteur et philosophe italien (né en 1939 à La Spezia, près de Venise) a voulu faire accepter l’idée que l’art possède aussi une dimension pratique, utile et pragmatique. Conciliant la série industrielle avec la création de pièces uniques, il a donc cherché à gommer la frontière entre le design et l’art contemporain (« Je ne vois pas de différence entre le design et l’art », répète-t-il), réinventant la forme de nombreux bâtiments et objets du quotidien, tout en repensant leur mode de fabrication technique et l’usage des matériaux de synthèse.

En 1959, il participe à Padoue à la formation du groupe N, des jeunes architectes et designers rêvant d’inventer une forme artistique propre au service du public, loin de l’élitisme. En 1969, il crée l’une de ses œuvres les plus importantes le fauteuil UP, appelée aussi La Mama, parce qu’elle évoque une femme -aux rondeurs très felliniennes-, attachée à un boulet. Avec cette œuvre « féministe » (selon les convictions de Pesce qui dénonce ici la femme traitée comme prisonnière), aux formes anthropomorphes et à l’esprit du Pop art, le designer accède à une renommée internationale.

Depuis, naviguant entre Milan, Paris et New York, le fringant Pesce ne cesse d’inventer des formes, des usages et des matières nouvelles, pour des lampes, des chaises, des bijoux, des lustres ou des maisons. Il aime les objets utiles, les imperfections sources de beauté, l’erreur qui peut être une sorte de chance, l’asymétrie, l’hybridation (comme ses fauteuils Feltri en feutre, à cheval entre le vêtement et le meuble), la couleur (son héritage vénitien), le confort et les formes organiques (son fauteuil UP dans lequel on peut se lover en témoigne) et la gastronomie italienne ! Son fauteuil Sensa Fine Unica, créé en 2010 ressemble à une montagne de spaghetti (en PVC coloré), et il a aussi créé un Vase Spaghetti en résine de polyuréthane (édition Fish Design, 2016).
Fruit d’une année d’entretiens avec Philippe Garnier, cet ouvrage en forme d’abécédaire révèle le parcours et la pensée de ce designer militant, piquant et cultivé.

Catherine Rigollet

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Édition Buchet-Chastel
Entretien avec Philippe Garnier
Collection « Entretiens »
19 janvier 2017
232 p.,19 ill.
19€


Petites histoires des grandes œuvres

Œuvres scandaleuses, œuvres malmenées, secrets d’atelier…en leur temps, certaines œuvres ont bousculé l’opinion, déchaîné la critique. Prenons La mort de la Vierge du Caravage (1606). Le modèle qui a servi à peindre la mère du Christ ne serait autre que la belle Anna, une prostituée amie du peintre qui posait souvent pour lui. Retrouvée morte, sans doute empoisonnée, Caravage l’aurait fait aussitôt transporter à son atelier, transformant cet authentique cadavre en modèle on ne peut plus réaliste (comme le raconte aussi Francesco Fioretti dans son excellent roman historique "Dans le miroir du Caravage"). Rumeurs de concurrents jaloux ou réalité, l’affaire en tout cas fit grand bruit à Rome.

Dans un tout autre registre se situe l’histoire de la version définitive du Déjeuner sur l’herbe de Claude Monet, pour laquelle son grand ami le peintre Frédéric Bazille a posé trois fois ! En 1878, Monet qui rencontre des problèmes d’argent pour payer le loyer de sa maison d’Argenteuil, laisse l’immense toile (4n65 m sur 6,40) au propriétaire, un menuisier du nom de Flament. Lorsqu’il la récupère en 1884, l’humidité l’a endommagée et Monet décide de la découper pour sauver ce qui peut l’être. Ne subsiste aujourd’hui de ce tableau que deux fragments conservés au musée d’Orsay. Le troisième n’a jamais été retrouvé. L’esquisse très poussée du tableau, conservée au musée Pouchkine, donne une idée de l’ampleur de la composition.

De multiples événements émaillent l’histoire de nombre d’œuvres d’art (vol, censure, spoliation, destruction, copie, plagiat, découpe…), les plaçant à un moment de leur existence sous le feu de l’actualité. Ces événements, quelque soit leur importance, participent de leur notoriété. Une centaine est racontée dans cet ouvrage illustré, de la statue du Sphinx aux Bouddhas de Bâmiyân réduits en poussières par les Talibans, en passant par L’Origine du monde de Courbet, fournissant un éclairage intéressant sur chacune des œuvres et éclairant la place de l’art à différentes époques. Captivant.

Catherine Rigollet

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De Laurent Palet, Marguerite Fonta , Marie-Luce Nemo , Olivier Magnan
Editions Eyrolles
Collection Beaux-Livres
160 pages
Octobre 2016
21,90€


L’art brut

Lucienne Peiry, (née à Lausanne, 1961) a été directrice de la Collection de l’Art Brut pendant dix ans (2001 et 2011), et a organisé plus de trente expositions temporaires présentées dans le cadre du musée, à Lausanne, ainsi que dans divers pays d’Europe et au Japon. Cette grande spécialiste signe ici une nouvelle version de son ouvrage de référence, actualisée et plus largement illustrée. Elle y met en valeur les saisissantes réalisations de ces créateurs marginaux, de l’Extrême-Orient à l’Amérique du Sud, en passant par l’Europe et l’Afrique, et nous immerge dans l’histoire de l’Art Brut en lien avec le parcours de son initiateur Jean Dubuffet. Un courant et des œuvres qui inspirent encore de nombreux artistes contemporains comme Georg Baselitz, Annette Messager, Jean Tinguely, Niki de Saint Phalle, Hervé Di Rosa ou Thomas Hirschorn.

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Lucienne Peiry
Flammarion
400 pages
500 illustrations
30€


L’Homme sans désir. Motifs mélancoliques dans l’œuvre d’Édouard Levé

Par une après-midi d’automne de 2003, à la galerie Loevenbruck, l’auteur de cette chronique a découvert la surprenante œuvre photographique d’Édouard Levé : ces Reconstitutions (*) de rêves, d’actualités, de pornographie, de rugby, de quotidien d’un artiste (né en 1965), principalement photographe et écrivain, mais aussi peintre dans sa jeunesse artistique, et qui s’est donné la mort le 15 octobre 2007 à l’âge de 42 ans.

On peut d’abord être dérouté devant ces mises en scène froides et figées, d’une « inquiétante étrangeté », mais l’ironie qui s’en dégage peut provoquer un franc sourire devant cet univers d’une neutralité excessive, ces « reconstitutions » qui décalent le monde en le dépouillant des oripeaux de sa représentation commune. Dans son minutieux geste artistique procède à une « recréation » du monde, un art de l’absurde d’une ironie troublante.

Plus encore que sur son œuvre photographique, Antoine Miller fonde son analyse de l’œuvre de Levé sur ses deux derniers ouvrages parus, Autoportrait (P.O.L, 2005) et Suicide (P.O.L, 2008).
« L’Homme sans désir. Motifs mélancoliques dans l’œuvre d’Édouard Levé », est issu de la thèse de psychiatrie soutenue par Antoine Miller en octobre 2015. L’intérêt de cet essai est de nous offrir une lecture neuve et originale du parcours et de l’œuvre d’Édouard Levé à l’aune d’une analyse clinique plus qu’esthétique, ces deux grilles de lecture s’éclairant cependant l’une l’autre.
D’ailleurs, Antoine Miller le précise d’emblée : « Je postulerai que ses textes et ses photographies peuvent servir de matériel à une réflexion clinique, à la seule condition de garder à l’esprit que l’on s’intéresse à la construction littéraire d’une subjectivité fictive et non à la vie psychique de l’artiste dans sa vérité supposée. » Plaidant pour le maintien de la mélancolie dans le champ psychiatrique, Miller use de concepts principalement psychanalytiques et phénoménologiques pour asseoir sa démonstration. Ainsi peut-il conclure : « Soulignant l’intrication du processus mélancolique et de l’idéation suicidaire, ce livre plaide finalement en faveur du maintien du cadre diagnostique de la mélancolie comme indicateur d’une propension particulièrement importante à l’homicide de soi. Les motifs mélancoliques que j’ai isolés dans l’œuvre d’Édouard Levé semblent annoncer son propre passage à l’acte. »

Si certains discuteront sans doute cette analyse rétrospective d’une fascinante trajectoire artistique, il n’en reste pas moins que l’ouvrage d’Antoine Miller apporte une vision étayée et singulière de l’œuvre de Levé qui nous invite à y porter un autre regard.

Jean-Michel Masqué

(*) Édouard Levé, Reconstitutions, éd. Phileas Fogg, 2003, 27 €.

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Par Antoine Miller
Penta Éditions
274 pages
21 illustrations en annexe
Broché, 29 €
www.penta-editions.fr


Les Tuileries. Grands décors d’un palais disparu

Né de la volonté de Catherine de Médicis, maintes fois remanié et finalement rasé en 1883 suite à un incendie survenu le 24 mai 1871, le palais des Tuileries renaît aujourd’hui de ses cendres grâce à un ouvrage qui raconte son histoire bouleversée et son architecture complexe, conçue par une succession de grands architectes dont Androuet du Cerceau, Le Vau ou Soufflot. En effet, la saga de cette grande demeure royale et impériale qui fut dotée de décorations et d’un ameublement fastueux ne manque pas de rebondissements. Commencée d’être édifiée en 1564, sur le site de fabriques de pâte à tuile (d’où son nom), elle n’était toujours pas habitable à la mort de Catherine de Médicis en 1589. Lorsque cette dernière venait aux tuileries, elle faisait apporter ses meubles et logeait dans l’une des maisons acquises au moment de la constitution du jardin. Les photographies d’époque livrent un témoignage de l’état des Tuileries sous le Second Empire. Les auteurs, parmi lesquels Bernard Chevallier et plusieurs conservateurs du musée du Louvre, font également découvrir la richesse de ses décors et de son ameublement : peintures, sculptures, tapisseries, lambris, bras de lumière, lustres, commodes, consoles, bureaux, chaises…aujourd’hui dispersés entre collections publiques et personnes privées, ou disparus. Des photographies contemporaines des objets retrouvés permettent d’évoquer cette grandeur évanouie. Aurait-on pu, ou dû, rebâtir les tuileries ? Le débat n’est toujours pas clos.

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Editions du Patrimoine
Collectif
Octobre 2016
ISBN : 978-2-7577-0520-9
288 pages
Prix : 69 €


Dans le miroir de Caravage

Rome, 1605. Dans la Ville Éternelle secouée par la Contre-Réforme, où se côtoient la débauche et la violence, Michelangelo Merisi, dit Le Caravage, s’affirme avec ses œuvres puissantes et ses techniques révolutionnaires, comme « le peintre du clair-obscur » et l’un des plus grands peintres de son temps. Sombre et tourmenté, il scandalise par ses peintures réalistes, choisissant souvent des prostituées pour incarner ses Madone. Lorsque l’une d’elles, Anna, est retrouvée morte, sans doute empoisonnée, il décide de mener l’enquête pour la venger… Il sera obligé de quitter Rome et de se réfugier à Naples après une rixe sanglante. Et sa mort reste une énigme. Mêlant rigueur historique et maestria romanesque, Francesco Fioretti raconte le destin de l’un des artistes les plus fascinants de l’histoire, dont les œuvres et le talent continuent de passionner aujourd’hui à travers le monde. Une histoire de l’art aussi captivante qu’un roman policier.

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Francesco Fioretti
Traduit de l’italien par Chantal Moiroud
HC Editions
304 pages
20 ill.
14.5 x 22 cm - broché
19,90€


Un Américain à Paris

Dessins d’architecture de la donation Neil Levine

Publié à l’occasion de l’exposition de la collection de dessins d’architecture de Neil Levine, ce catalogue est déjà un hommage à cet historien de l’architecture, grand spécialiste d’Henri Labrouste et de Frank Lloyd Wright, et défenseur de bâtiments français du XIXe déconsidérés dans les années 1960, comme la bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, ou qui menaçaient d’être détruits, comme la gare d’Orsay. Constituée entre 1968 et la fin des années 1970, et léguée au musée d’Orsay en 2013, la collection de 300 dessins d’architecture de Neil Levine s’articule autour de deux axes reflétant ses intérêts d’historien : les innovations des architectes de la période romantique, dont Labrouste fut un des plus célèbres représentants (Neil Levine fut un des premiers à démontrer qu’Henri Labrouste fut davantage qu’un pionnier de l’architecture métallique), et la formation architecturale de l’École des beaux-arts, que Labrouste contribua à faire évoluer.

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Co-édition (bilingue) Hazan-Musée d’Orsay
96 pages
ISBN 978-2-7541-096-28
22€


La coulure. Histoire(s) de la peinture en mouvement (XIe-XXIe siècles)

Au centre des Miracles de saint Marc, grande composition de Tintoret, deux gouttes de peinture barrent étrangement le dallage du sol de la scène. Volonté déclarée de l’artiste ou simple accident survenu lors de la réalisation de l’œuvre peut-être à cause de trop d’empressement ou de manque de métier ? La coulure, « en laissant toujours visible dans l’image finie la liquidité originaire de la peinture, en demeurant le témoin des gestes qui ont donné naissance à ces compositions, invite à une archéologie de la peinture », constate Guillaume Cassegrain qui dans son livre entend redonner une visibilité et du sens à ces écoulements accidentels ou voulus. Il rappelle ainsi que dans la peinture classique, nombreux sont les peintres (Michel-Ange, Tintoret, Lucas Cranach, Caravage pour les plus renommés) qui ont su tirer parti de la force dynamique, expressive, symbolique de ces coulures de peinture dans certaines de leurs toiles. Elles entrent aussi dans leur vocabulaire iconographiques pour incarner notamment les larmes perlant des yeux (Titien, Marie-Madeleine, 1565) ou le sang des blessures du Christ, des saints et martyrs, et accentuer la dramaturgie de la scène (Artemisia Gentileschi, Judith et Holopherne, 1612-1613). Elles servent à donner un effet de réel à certaines scènes de genre comme ce réchaud maculé de coulures de graisse dans le tableau Vieille Femme faisant frire des œufs de Vélazquez, ou encore à renforcer le mouvement, à fasciner par leur fluidité, révélant aussi la vanité des choses. Toutefois, rappelle l’historien de l’art, il aura fallu attendre l’expressionnisme abstrait des peintres américains pour revoir apparaître la coulure dans les images. Cy Twombly, Brice Marden, Morris Louis ont donné libre cours aux écoulements de peinture devenus le motif même de la toile. Avec son fameux « dripping », Jackson Pollock en a fait une technique et une contestation de la forme picturale classique, tandis que Niki de Saint Phalle avec ses peintures à la carabine déclarait la ruine même de l’œuvre.
Une approche originale et inédite de la peinture

Catherine Rigollet

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Guillaume Cassegrain
Ed. Hazan, coll. Beaux arts
264 p. 90 illust.
230 x 250 mm
45€


Ombres portées. Leur représentation dans l’art occidental

À quoi servent les ombres, comment les artistes les utilisent-t-ils et pourquoi les ombres n’apparaissent que çà et là dans l’art occidental, « qui a plutôt tendance à les oublier ou à les éliminer », comme le souligne Ernst Gombrich (1909-2001), l’un des plus éminents historiens d’art qui a écrit ce petit essai sur la représentation des ombres portées, avec l’envie, non pas de nous livrer un historique, mais plutôt de nous inciter à chercher les ombres dans les œuvres du passé…et à constater leur relative rareté !

Utilisées notamment par des artistes comme Le Caravage et Rembrandt pour intensifier l’éclat de la lumière, donner de la profondeur au tableau, plus de solidité et de relief aux objets qui interceptent la lumière du soleil, de la bougie, de la lanterne ou du foyer, révéler la présence de quelqu’un ou de quelque chose en dehors de la scène du tableau, ou encore créer de l’effroi, de l’étrangeté, du fantastique, les ombres portées sont perçues par certains artistes comme un élément perturbateur dans la composition. Ainsi, Léonard de Vinci, pourtant « grand novateur dans le maniement du clair-obscur » souligne dans son Traité de la peinture que « les peintres désapprouvent au plus haut point la lumière trop brutalement divisée par les ombres », et préfère voiler le soleil de manière à créer une atmosphère légèrement brumeuse. Rompant ainsi avec les contours nets de la peinture du Quattrocento.

Les ombres vont passer de mode. Les palettes vont s’éclaircir au XVIIIe siècle pour favoriser une lumière plus homogène, ne pas compromettre la lisibilité de la composition. Les impressionnistes vont colorer les ombres ou être tentés de les supprimer, à l’instar des peintres japonais, considérant qu’elles ne servent qu’à donner l’illusion d’une chose. Elles feront leur grand retour, en gris ou noir avec les surréalistes qui s’en serviront pour accentuer le mystère de leurs tableaux, comme Giorgio de Chirico dans l’Énigme d’un jour (1914).

Cette nouvelle édition de Ombres portées (essai publié en 1996) est illustrée de 70 peintures montrant des ombres ; essentiellement des œuvres conservées à la National Gallery.

C.R

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E.H. Gombrich
Collection Art et artistes
Ed. Gallimard
Parution, 11 février 2016
1ère édition en 1996
112 pages
20€


Le Louvre des écrivains

Face à La Joconde de Léonard de Vinci, tous les visiteurs se concentrent sur son fameux sourire énigmatique, mais qui porte attention au paysage à l’arrière plan ? « Personne encore n’a peint un paysage qui soit aussi complètement paysage et qui soit pourtant confession et voix personnelle comme cette profondeur qui s’ouvre derrière la Monna Lisa », écrit Rainer Maria Rilke.
Passionné par le musée du Louvre et ses chefs d’œuvre auxquels il a déjà consacré plusieurs ouvrages - (Visiteurs du Louvre, un florilège (1993), Les mots du Louvre (2003), Promenades au Louvre (2010) – Jean Galard a réuni plus d’une centaine d’extraits de textes de grands auteurs, qui ont dans leurs essais ou leurs romans, commentés des œuvres du Louvre, de l’Antiquité au XIXe siècle, de façon savante, poétique, cocasse, sensuelle ou romanesque.

La première citée est le fameux scribe accroupi de l’Ancien Empire égyptien, dont Jean Galard raconte brièvement l’histoire (comme pour toutes les œuvres présentées) avant de laisser Gérard Macé nous parler, à sa manière de cet « idole peinte en rouge que le long séjour dans la tombe a rendue intouchable, et qu’on a mise en cage en même temps que le singe qui veillait sur elle » (Vies antérieures ,1991). La dernière est La Dame en bleu de Corot (1874), sous le charme de laquelle a succombé François Cheng et qu’il évoque avec lyrisme dans Pèlerinage au Louvre (2008). Entre ces deux œuvres, une centaine d’autres de la main de Memling, Botticelli, Bosch, Vinci, Michel-Ange, Titien, Rubens, van Dick, Poussin, Rembrandt, Watteau, Chardin, Delacroix ou Turner ont attiré l’œil d’écrivains, bien souvent férus d’histoire de l’art.
C’est Théophile Gautier face aux Captifs de Michel-Ange, Baudelaire et la Grande Odalisque d’Ingres, Proust et La Raie de Chardin, Dumas et La Mort de Sardanapale de Delacroix, Claudel et La Dentellière de Vermeer, Valéry et Le philosophe en contemplation de Rembrandt, les Goncourt et La Cruche cassée de Greuze ou encore Perec et son truculent portrait du Condottière de Messine « cette gueule de vache, cette admirable tête de salaud, cette sensationnelle binette de truand (…) ».
Chaque auteur nous fait partager un regard, une description, une analyse, une émotion et ensemble réunis, ils nous offrent une anthologie originale et superbement illustrée, nous font voir les œuvres autrement, nous donnant la furieuse envie de retourner les voir au Louvre.

Catherine Rigollet

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De Jean Galard
Ed. Citadelles & Mazenod
Parution 20 octobre 2015
25 × 28,5 cm - 384 pages
Environ 260 ill. couleur
ISBN : 978 2 85088 646 1
Prix : 69 €


Le Symbolisme

Gustave Moreau, Odilon Redon, mais aussi les préraphaélites anglais, Puvis de Chavannes, et nombre des personnalités les plus novatrices de cette période au tournant du XIXe et du XXe siècle : Gauguin, Ensor, Munch, Hodler, Burne-Jones, Böcklin, Khnopff, Rops ou encore Klimt figurent dans les rangs du courant Symboliste qui se manifeste essentiellement en Europe.

En révolte contre une époque marquée par le réalisme et le scientisme, en réaction contre l’impressionnisme, ils exaltent le rêve, l’imaginaire et le métaphorique (dans les représentations comme dans la couleur). Ils affichent leur goût pour un archaïsme mâtiné de modernité, revendiquent un art de l’idée et de la subjectivité. Nourris de la pensée philosophique des romantiques allemands, de la théorie baudelairienne des « correspondances », de l’idée wagnérienne d’art total et empreints d’un certain pessimisme, ils projettent une vision du monde marquée par la spiritualité et le mystère.

Le corpus d’œuvres est vaste. Pour en citer quelques unes en guise d’illustration : c’est Millais et sa célèbre et fascinante Ophélie, noyée flottant de façon irréelle dans un ruisseau parsemé de fleurs. Edward Burne-Jones et L’Enchantement de Merlin d’inspiration médiévale. Gustave Moreau et son Œdipe et le Sphinx : une vision du mythe antique qui exprime le combat entre le bien et le mal. Ensor et son iconoclaste Entrée du Christ à Bruxelles, mêlant squelettes, curés, militaires et bourgeois aux masques ubuesques dans un carnaval aux couleurs violentes, dénonçant la sombre et absurde réalité du monde. Gauguin et son célèbre et monumental tableau D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? Redon et L’araignée riante, une créature extraordinaire qui illustre sa vision sombre de l’inconscient humain ; il abandonnera progressivement ses « noirs » pour la couleur, mais dans des œuvres toujours aussi oniriques et énigmatiques.

Conservateur général du patrimoine et spécialiste de l’art des XIXe et XXe siècle, Rodolph Rapetti (qui fut notamment commissaire scientifique de l’exposition "Odilon Redon" au Grand Palais en 2011), nous fait partager dans cette nouvelle édition, revue et illustrée d’un cahier de 16 images emblématiques en couleurs, sa profonde connaissance du courant symboliste, le resituant dans son contexte historique de l’Europe industrielle, retraçant ses liens avec l’évolution des idées et la littérature, recherchant ses prolongements jusque dans l’abstraction qui, « au moment de son apparition chez Kandinsky ou Mondrian, correspond à une radicalisation du principe idéaliste se trouvant à la base du symbolisme ». Passionnant.

Catherine Rigollet

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Rodolph Rapetti
Editions Flammarion
Broché, 12€
432 pages
16 illustrations
108 x 178 mm


Exodes. Sébastião Salgado

Cette nouvelle édition du livre du photographe Sébastião Salgado sur les exilés, les migrants et les réfugiés nous rappelle cruellement que rien n’a changé depuis une quinzaine d’années.
La pauvreté, les guerres et la répression ont déraciné des centaines de millions de personnes dans le monde entier. Les facteurs d’attraction et de répulsion de certains territoires ont certes évolué, le cœur du conflit s’est déplacé du Rwanda à la Syrie, mais les « embarcations » d’Arabes et d’Africains originaires du Sud du Sahara tentant d’atteindre l’Europe par la mer Méditerranée ne cessent pas d’arriver sur les côtes de la Grèce ou de l’Italie. Et d’où qu’ils viennent, les peuples qui quittent leur foyer racontent la même histoire, faite de dénuement, d’épreuves, de drames… et de lueurs d’espoir, tissée au fil d’une longue errance au prix de souffrances psychologiques et physiques. Salgado a passé six ans aux côtés des migrants, parcourant plus de 35 pays pour témoigner des déplacements de population sur la route, dans les camps et dans les bidonvilles surpeuplés où les nouveaux arrivants achèvent le plus souvent leur voyage. Un bouleversant récit.

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Sébastião et Lélia Salgado
Edition Taschen
2016 (première édition 2000)
ISBN 978-3-8365-6131-0
Relié, avec livret, 24,8 x 33 cm, 432 pages
Prix : 49, 99€


Plumes. Visions de l’Amérique précolombienne

Plus précieuse que l’or et hautement symbolique, la plume revêt dans l’Amérique précolombienne une dimension divine et précieuse. Chez les Incas comme chez les Aztèques, elle est associée aux dieux, aux mythes fondateurs et réservée à l’usage des caciques et des grands prêtres. Les oiseaux sont les maîtres des cieux, c’est pourquoi leurs plumes sont présentes dans tous les éléments qui rythment la vie des cités. Leur commerce, emploi et usage sont très codifiés. La conquête hispanique va chambouler cet ordre des choses. Dès les premiers temps de l’évangélisation du Mexique, les religieux réutilisent l’art des plumassiers aztèques, produisant des œuvres métissées au profit du message chrétien. En Europe, les couleurs irisées et la finesse d’exécution des plumasseries rapportées du Mexique font le succès des cabinets de curiosités, et la plume s’impose comme l’un des emblèmes du Nouveau Monde. Au XVIe siècle, avec la multiplication des voyages et des récits, l’image de « l’Indien emplumé » devient même l’archétype de « l’Américain ». Ce catalogue qui accompagne l’exposition Plumes., coproduite avec le musée des Jacobins à Auch, et présentée au musée du Quai Branly (du 22 novembre 2016 au 29 janvier 2017) reproduit tous les objets exposés : d’incroyables tissus, mosaïques et même des tableaux réalisés avec des milliers de plumes, parfois minuscules comme celles des colibris. Un travail d’une finesse inouïe. Encore plus surprenant, ces chefs-d’œuvre en plumes de l’époque précolombienne continuent d’inspirer des créateurs contemporains. Ainsi Nelly Saunier, Maître d’art en plumasserie, a notamment créé pour Van Cleef & Arpels une montre pour femme, décorée d’un Martin-Pêcheur-Azur. Pour rêver…

Catherine Rigollet

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Sous la direction de Fabien Ferrer-Joly, Conservateur du musée des Jacobins
Coédition Musée des Jacobins, Auchs /Somogy Editions d’art
120 pages
120 ill.
24,6 x 28 cm
25€


Hubert Robert. Un peintre visionnaire

Bien plus que le peintre de ruines et de paysages dont la postérité a gardé l’image, Hubert Robert (1733-1808) fut l’un des plus grands créateurs d’imaginaire poétique du XVIIIe siècle. Le musée du Louvre consacre une grande exposition à cet artiste des Lumières ; ce bel ouvrage en est la mémoire et fera référence.

Formé à Rome vers le milieu du XVIIIe siècle, Hubert Robert s’impose dès son retour à Paris en août 1765 comme peintre d’architecture et surtout de ruines spectaculaires et théâtrales dont ce siècle est particulièrement friand. La poésie et la mélancolie de ses vues de débris d’arc de triomphe et de palais sur lesquelles plane l’ombre de la chute des civilisations est célébrée par le philosophe Denis Diderot. Le jeune artiste devient très recherché pour la production de vastes ensembles de décors peints qui vont orner un grand nombre d’hôtels particuliers parisiens et de châteaux en province ; sa production de tableaux est prodigieuse, et ses œuvres sur papier, dont des aquarelles très abouties, se comptent par milliers.

Hubert Robert se lance aussi, et avec succès, dans la création de jardins. Auteur des dessins pour l’aménagement des Bains d’Apollon dans le parc du château de Versailles, il est aussi le concepteur du parc de Méréville (de 1786 à 1793), projet pharaonique réalisé pour le banquier Jean Joseph de Laborde, et son chef-d’œuvre en la matière. Hubert Robert, qui est né et a vécu toute sa vie à Paris hormis la décennie passée à Rome, a témoigné des métamorphoses de la ville, peignant La Démolition des maisons du pont Notre-Dame et celle des maisons du Pont-au-Change notamment, mais aussi quelques événements dramatiques, comme l’incendie de la salle de l’Opéra. Frappé par le bouleversement historique de la Révolution française, il en consigne les premières manifestations en représentant, dès l’été 1789, La Bastille dans les premiers jours de sa démolition. Une impressionnante composition qui fait ressortir l’aspect massif de cet emblème du despotisme sur un fond de ciel menaçant.
En 1795, Hubert Robert réintègre sa fonction de conservateur du « Muséum national », c’est-à-dire du musée du Louvre qui vient d’ouvrir ses portes, et dont il a préparé activement la création. Ses deux grandes toiles : Projet pour la transformation de la Grande Galerie et Vue imaginaire de la Grande Galerie du Louvre en ruine constituent son hommage à ce musée qui conserve aujourd’hui trente-six de ses tableaux (la plus grande collection au monde) et près de deux-cent-soixante dessins. On ne manquera pas celui, émouvant, réalisé par l’artiste dans sa cellule, lors de son enfermement à la prison Sainte-Pélagie, du 29 octobre 1793 au 31 janvier 1794. Hubert Robert s’est représenté avec sa calvitie et ses sourcils épais, un livre à la main ; une plume sur une table et un carton à dessin indiquent qu’il pouvait se consacrer à sa correspondance et au dessin.

Catalogue de l’exposition Hubert Robert (1733-1808) - un peintre visionnaire, présentée au musée du Louvre du 9 mars au 30 mai 2016, cet ouvrage réunit des textes sur sa maîtrise du dessin, ses talents de paysagiste, sa sociabilité, ses rêves d’homme d’esprit, analyse sa place sur le marché de l’art et fournit une très complète et passionnante chronologie biographique établie par Catherine Voiriot. Un ouvrage de référence, illustré de quelques 300 tableaux et œuvres sur papier.

C.R

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Sous la direction de Guillaume Faroult
Coédition musée du Louvre - Louvre éditions / Somogy éditions d’Art
Date de parution : 16/03/2016
544 pages – 300 ill.
Format 24 x 30 cm
Prix : 49€
- Exposition présentée à Paris, au musée du Louvre, du 9 Mars 2016 au 30 Mai 2016.


Gauguin et l’école de Pont-Aven

Entre juillet 1886 et fin 1894, Paul Gauguin (1848-1903) séjourne plusieurs fois à Pont-Aven. Ce village pittoresque d’une Bretagne qui devient touristique attire déjà depuis 1830 des peintres français et étrangers, curieux de brosser les paysages sauvages et les costumes traditionnels. C’est là aussi que Gauguin va découvrir sa voie. Il a presque quarante ans, a été marin et employé chez un agent de change, mais il aime peindre et a décidé de se consacrer à son art.

À la Pension Gloanec à Pont Aven, il se lie avec une vingtaine de peintres, dont Charles Filiger, Jacob Meyer de Haan, Charles Laval, Roderic O’Conor, Émile Schuffenecker, Jan Verkade et surtout Émile Bernard, avec lequel il entretint des échanges artistiques féconds…et houleux. Mais c’est une rencontre décisive. À distance désormais de ses amis impressionnistes (Manet, Degas et surtout Pissarro qui fut son maître), il invente un style de peinture fait de formes simplifiées et d’aplats de couleurs pures séparés par des cernes à la façon d’un vitrail ; une technique qui sera appelée « synthétisme ». Les paysages sont sans perspective, sans détails superflus.
Gauguin, plus âgés que nombre d’artistes, va aussi les influencer, les convaincre d’utiliser comme lui les couleurs pures. Sa leçon de peinture donnée à Paul Sérusier (vous voyez les arbres jaunes, mettez le plus beau jaune de votre palette, vous voyez l’ombre bleue, mettez de l’outremer pur, etc.) est mémorable, restée dans l’histoire de l’art sous le nom : Le Talisman, l’Aven au Bois d’Amour, octobre 1888 (musée d’Orsay), œuvre fondatrice du groupe des Nabis. Une relique.

De retour à Pont-Aven en 1889, après son séjour difficile à Arles avec van Gogh, Gauguin y peint des œuvres majeures, dont Le Christ jaune et Le Christ vert qui vont structurer l’histoire de l’école de Pont-Aven. Une école qui est plutôt un groupe d’artistes, refusant l’enseignement officiel, peignant en toute indépendance et osant tout comme Gauguin, parti définitivement à Tahiti en juillet 1895 pour se libérer de toutes les influences occidentales.

André Cariou, ancien conservateur du musée de Quimper qui a mené l’enquête, nous livre un ouvrage abondamment illustré de tableaux et de photographies, nourri d’une chronologie détaillée, qui permet de découvrir une nouvelle facette des relations (parfois houleuses) entre les membres du groupe de Pont-Aven, balaye le doute sur la paternité du synthétisme qu’aurait voulu s’attribuer Émile Bernard et remet en lumière cet épisode capital de l’histoire de la peinture moderne. Un très beau livre à offrir pour les fêtes

Catherine Rigollet

Pour mémoire : la rétrospective « Paul Gauguin. De Pont Aven à Tahiti », présentée du 8 février au 28 juin 2015 à la Fondation Beyeler (Suisse).
En savoir plus.

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Par André Cariou
Editions Hazan, Sept 2015
300 pages – 365 illust.
ISBN : 9782754107679
59€