Alors qu’il visitait Versailles, Luchino Visconti était tombé en arrêt devant les toiles de Louis François Lejeune (1775-1848), le grand cinéaste accordant au général d’Empire « une vision cinématographique ». Il est vrai que la vision de l’histoire de ce peintre de bataille, officier du Génie et général aide de camp de Berthier, lui-même bras droit de l’empereur en tant que major-général (chef d’état-major) de l’armée napoléonienne est plutôt romanesque, associant le drame et le pittoresque de la guerre. Dans ses « Souvenirs », Lejeune parle d’ailleurs de ses « compositions épiques » sur lesquelles il n’hésite pas à se représenter près des puissants au cœur de la mêlée. L’exposition au château de Versailles réunit pour la première fois les treize tableaux de bataille de Lejeune, du passage du Rhin en 1795 à Mérida, en passant par la campagne d’Egypte à laquelle le soldat-peintre ne participait pas ! Car, l’élève du grand artiste de paysage de l’époque, Pierre-Henri de Valenciennes, est un peu mythomane même s’il se documente aux meilleures sources pour retranscrire les batailles d’Aboukir ou des Pyramides. Du terrain où il s’engage avec la bravoure du soldat et l’œil du peintre à son atelier où il reconstruit la bataille loin de son agitation, Lejeune se fait reporter, topographe, dessinateur soucieux du détail et de l’anecdote, metteur en scène qui n’hésite pas à inscrire sur la toile plusieurs épisodes d’une même bataille cependant distants dans le temps. Ce qui ne manque pas de bousculer la vérité historique, une question que pose aussi l’exposition. Son souci esthétique se marie à une intention pédagogique sur l’art de la guerre. Fruit d’une collaboration fine entre la commissaire Valérie Bajou et le scénographe Nicolas Adam, l’exposition confronte en six séquences et sept salles les œuvres de Lejeune, qui ont toujours la part belle, à celles des topographes et des émules de David, peintres d’histoire. Pour mieux appréhender la vision panoramique de Lejeune, un dispositif monumental recrée dans une rotonde au milieu de l’exposition un tableau à 360° de la bataille des Pyramides. Une prouesse qui suscite un peu plus l’émerveillement et la curiosité de découvrir à la fois un peintre oublié et un homme au destin tumultueux, emblématique de cette période historique. L’exposition montre que Versailles est aussi un musée de l’histoire de France dont les collections méritent d’être mises en valeur.
Jean-Michel Masqué
Vue d’un bivouac de l’Empereur dans les plaines de Moravie, l’un des jours qui ont précédé la bataille
d’Austerlitz, en décembre 1805. Louis François Lejeune. Salon de 1808, n° 382. Huile sur toile. H. 1,80 m ; L. 2,20 m. Versailles, musée national des châteaux de Versailles et de Trianon © EPV/ J.M. Manaï