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Expo à Paris

Bacon en toutes lettres. Violence, érotisme et beauté

Faut-il avoir lu Eschyle pour comprendre l’œuvre de Bacon ? Vingt-trois ans après la dernière grande exposition que le Centre Pompidou lui a consacré, cette nouvelle conçue par Didier Ottinger nous propose une relecture de l’œuvre du peintre anglais (1909-1992) à l’aune de ses lectures. Les tragédies d’Eschyle (Les Euménides, conclusion de la trilogie L’Orestie), la poésie de T.S Eliot, les romans de Conrad, les écrits de Bataille, ceux de Leiris (Miroir de la tauromachie notamment), mais aussi Nietzsche (La Vision dionysiaque du monde), ont nourri l’œuvre pleine de dramaturgie et d’érotisme de Bacon. Des extraits audio de textes puisés dans sa bibliothèque (qui comptait plus de mille ouvrages) parsèment le parcours de l’exposition et sont censés éclairer le visiteur. Mais comme aucun panneau ni cartel n’explicite les liens, ils demeurent le plus souvent énigmatiques.

Si la littérature, mais aussi le cinéma, la photographie et les grands maitres (Ingres, El Greco, Zurbaran, Picasso…) ont influencé l’œuvre de Bacon, c’est aussi sa vie qu’il a couchée sur ses toiles, comme d’autres le font en écrivant. Ce n’est donc pas un hasard si le commissaire de l’exposition a sélectionné très précisément une soixantaine de tableaux, peints, pour la plupart, à partir de 1971, date de la mort tragique (accident ou suicide ?) du compagnon de Bacon. À débuté pour Bacon une période marquée par une culpabilité, celle de ne pas avoir été présent à ce moment-là. Les Furies que Bacon emprunte au tragédien grec Eschyle deviennent les allégories de ce sentiment. Les trois triptyques dits « noirs » peints en souvenir de son ami défunt George Dyer, tous présents dans l’exposition, commémorent cette disparition, survenue précisément le 24 octobre 1971, deux jours avant la première rétrospective de Bacon au Grand Palais, à Paris. Lourd de sens.

Mais les tourments vont s’apaiser et de nouvelles images surgissent, en lien avec son nouveau compagnon, John Edwards. Les postures ne sont plus aussi instables, disloquées, torturées, la palette se colore de jaune, rose, orange. Pour renforcer l’érotisme de ses toiles, Bacon projette souvent une goutte de peinture blanche ; une tache qui donna lieu (et encore aujourd’hui) à de nombreuses interprétations. Obsédé par « l’informe », qu’il tentait de saisir par la déformation des silhouettes et l’effacement à la brosse ou au chiffon, Bacon a aussi tenté cette représentation dans des œuvres sans figures humaines, telle que ce superbe Sand Dune (Dune de sable, 1981) à l’huile et au pastel, auxquels il a ajouté de la poussière de son atelier. En fin de parcours, une maquette de ce mythique atelier de Francis Bacon, si semblable par son exiguïté à celui du peintre Giacometti qu’il adorait, symbolise à lui seul par ce chaos total de pages de livres arrachées, de coupures de presse, de reproductions de statues grecques antiques, de photographies de viande crue et de nus masculins, éparpillées à même le sol, sa quête de « cadavres exquis », source d’inspiration essentielle de cet homme tourmenté depuis l’enfance.

Si les compositions, suggestives ou plus narratives (Bacon ne raconte pas d’histoires inventées, mais la vie, sans illusion), ne se laissent guère décrypter sans explications, on peut choisir de seulement contempler la peinture de Bacon et de se laisser envahir par les sentiments qu’elle procure. Là est l’essentiel. On peut aussi relire Eschyle…

Catherine Rigollet

Visuels page expo : Francis Bacon, In Memory of George Dyer, 1971. Huile et letraset sur toile, triptyque, 198 x 147.50 cm. Fondation Beyeler - Beyeler museum, Bâle. (et détail)
Francis Bacon, Sand Dune, 1983. Huile sur toile, pastel et poussière, 198 x147.5 cm. Fondation Beyeler – Beyeler museum, Bâle.
Francis Bacon, Study of a Bull, 1991. Huile sur toile, 198 x 147,5 cm. Collection privée. (Sans doute la dernière œuvre du peintre).
Photos L’Agora des Arts, 10/09/2019.

Archives des expos à Paris
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Centre Pompidou
Du 11 septembre 2019 au 20 janvier 2020
Tous les jours, sauf mardi
De 11h à 21h
Tarif plein : 15 €
www.centrepompidou.fr