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Expo à Paris

L’envol ou le rêve de voler

Il n’aura pas fallu moins de quatre co-commissaires pour cette exposition de clôture de la maison rouge, qui fermera ses portes en octobre. Quatre commissaires qui ont imprimé leurs marques distinctives sur cette exposition foisonnante, faisant appel à tous les médias contemporains, à tous les styles, passant des scènes les plus abracadabrantesques aux plus poétiques, permettant aux artistes les plus divers – usual suspects rencontrés ici même ou inconnus – de nous permettre de décoller des banalités quotidiennes. Qu’Antoine de Galbert et ses trois comparses (une galeriste, une commissaire d’exposition et un collectionneur) en soient remerciés !

Voler, utopie voulue par l’hubris, l’orgueil démesuré des hommes voulant se rapprocher des dieux, ou nécessité pour arpenter une planète devenue si petite, vue de la lune, ou si formidable, vue depuis les yeux de l’homme ? La réponse importe peu : il faut entrer, regarder, passer ou s’arrêter un peu ou beaucoup ; les œuvres réveillent ceux qui sommeillent en nous : le sauteur, le plongeur, le danseur, le trampolineur, le pilote d’avion, l’ascensionniste de tout poil, que sais-je ? Et nous permettent d’échapper à la gravité pour un joyeux moment.
Dans ce dédale très cohérent, on passera d’un extrait de La Dolce Vita de Fellini (statue d’un Christ de plâtre hélitreuillé au-dessus d’habitations bourgeoises) aux lourdes chaussures mais attention, elles ont un ressort sous la semelle, de Gustav Mesmer dont le rêve était de voler de ses propres ailes pour se sortir de ses enfermements. Les photos d’athlètes, de funambules et de danseurs, parlent d’elles-mêmes : Rodchenko et Borodulin font de leurs plongeurs de grands oiseaux évoluant entre eaux et cieux dans des compositions millimétrées (Borodulin, Depuis le plongeoir, Rome, 1960), tandis que Lartigue capte son frère en le faisant sauter comme il le peut (Zissou, 1908). Et l’on ne compte pas les tirages immortalisant des décollages d’hommes trop vite ramenés sur terre par les miracles de la gravité, y compris l’audacieux Yves Klein.

Grâce à Bruno Decharme, grand collectionneur d’art brut et co-commissaire, nombreuses sont les œuvres de ces artistes qui peignaient et dessinaient essentiellement pour eux-mêmes mais dont on devrait craindre de suspendre le vol en les exposant, comme Nabokov épinglait ses papillons. Si la présence des dessins ou des peintures par Karl Hans Janke d’objets volants qu’il identifie avec grande précision illustre bien le thème de l’exposition, le rapport avec l’envol n’est pas toujours évident pour bien d’autres œuvres d’art brut, sinon celui de l’imagination de l’artiste…
Mais endossons les ailes blanches qu’ont déposées devant un bureau les Kabakov (How to make yourself better) et poursuivons…Au rayon des peintures, deux toiles retiennent notre attention, l’une de Robert Malaval, Lucy in the sky with diamonds, 1967 (reproduction inversée dans le catalogue !), datant de sa période hippie où il voyait le monde en blanc, mauve et rose, et l’autre, monumentale, de Cai Guo-Qiang, spécialiste chinois de l’explosion comme medium, qui nous offre ici Hometown sky ladder, 2015, tracée à la poudre de canon.

L’obus spatial que Méliès met en scène en 1902 dans son film Voyage dans la lune est le premier d’une belle sélection de machines insolites : les unes flottent au plafond, tels l’avion de carton de Hans-Jorg Georgi, qui nous embarquera lorsque nous aurons fini par rendre notre planète inhabitable (Sans titre, 2013), ou Letatlin, 1929-32 de Tatline, libellule arachnéenne improbable. D’autres n’ont su s’arracher au sol, ainsi la fausse capsule de Stéphane Thidet, ou Portable Air Transport, 1969 de Panamarenko (qui contraste avec d’autres œuvres plus aériennes du sculpteur belge), ou les intrigants assemblages de Damián Valdés Dilla, mi-hélicoptères, mi-Awacs, mi planeurs, de petit format, faits de matériaux de récupération, posés sur leur aire d’envol dont on devine qu’ils ne décolleront que pour mieux s’y écraser instantanément.
Et pour finir sur une pointe d’humour, il faut regarder les vidéos de Roman Signer, qui fait batifoler, au bord de l’envol, deux parapluies, ou qui prépare à un décollage digne d’une fusée une camionnette posée sur son arrière-train.

Marchez, courez, volez où vous appelle la maison rouge…Vous ne le regretterez pas !

Elisabeth Hopkins

- Catalogue, L’Envol ou le rêve de voler, co-édition la maison rouge et Flammarion, 240 pages. 200 illustrations. Textes des quatre commissaires et d’auteurs divers – historien de l’art, psychanalyste, théologien, philosophe…

Archives des expos à Paris
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Du 16 juin au 28 octobre 2018
La maison rouge
Fondation Antoine de Galbert
10, boulevard de la Bastille-75012 Paris
Ouvert du mercredi au dimanche,
De 11h à 19h
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Entrée : 10 €
www.lamaisonrouge.org
 
Visuels : Georges Méliès, Le voyage dans la lune. Le clair de terre – (10e tableau). Courtesy Collection La Cinémathèque française.
Philippe Thomassin, Flight Time 5h34’, 1989-1991.
© Philippe Thomassin. Courtesy collection Antoine de Galbert. Photo : Célia Pernot
Yves Klein, Saut dans le vide, 1960, tirage argentique noir et blanc. © Succession Yves Klein c/o Adagp, Paris © Photo Collaboration Harry Shunk and Janos Kender
© J. Paul Getty Trust. The Getty Research Institute, Los Angeles.