L'agora des arts - Des expositions à paris, en france et à l'étranger

" Livres d’art. Sélection de nouveautés". Par Catherine Rigollet
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Les livres

Les Fables de La Fontaine, illustrées par Chagall

C’est au célèbre marchand d’art Ambroise Vollard que l’on doit l’illustration des Fables de La Fontaine par Chagall. Pourquoi Chagall ? « précisément en raison des sources orientales du fabuliste » expliqua Vollard qui défendit son choix face aux critiques virulentes dénonçant le choix d’un artiste russe d’origine juive pour illustrer un chef-d’œuvre de la langue française, rappelant que le chant imagé des mots des Fables inspirées des écrits du grec Ésope, évoque le croisement de l’Orient et de l’Occident. Et quel meilleur artiste que Chagall pour nous faire passer du monde réel à celui du rêve ?
S’inspirant de sa culture russe et de la richesse des paysages français, bercé par la voix de sa femme Bella lui lisant à haute voix les Fables, Chagall va livrer sa vision onirique et personnelle des écrits du poète moraliste. Une vision en couleurs, rompant avec le style des deux artistes qui ont dominé l’illustration des Fables de La Fontaine au XIXe siècle, Grandville et Gustave Doré.
Au préalable, Chagall exécute, entre 1926 et 1927, une centaine de gouaches, exposées à la galerie Bernheim-Jeune en 1930. L’intensité de leurs couleurs vives est remarquable, comme ce somptueux violet de L’Aigle et l’Escarbot ; ces arbres rouges et jaunes de Les Loups et les Brebis ; ce Lion amoureux aux couleurs de l’arc-en-ciel comme la basse-cour de La Perdrix et les Coqs. Les cuivres seront gravés entre 1927 et 1930, les tirages des eaux-fortes exécutés par Louis Fort, puis Maurice Potin.
L‘édition de l’ouvrage ne verra pas le jour du vivant d’Ambroise Vollard qui meurt en 1939. C’est l’éditeur Tériade, que Chagall a rencontré en 1926, qui reprend le projet et édite l’ouvrage en deux volumes aux Éditions Verve, en 1952. Face à l’univers foisonnant de Chagall, quel plaisir de (re)lire ces 64 Fables de La Fontaine (choisies sur les 143...par Chagall et Vollard d’un commun accord ? On ne sait pas). On se retrouve plongé dans les vallons verdoyants auvergnats, les ciels voilés de Bretagne, la lumière chaude du midi…dans des compositions parsemées de pittoresques motifs de l’imagerie populaire russe, comme dans Le Pot de terre et Le Pot de fer avec cette barrière blanche et cette isba peinte en rouge. Et comme toujours chez Chagall, les personnages et les animaux volent.
Réalisé en collaboration avec le Comité Marc Chagall, ce coffret comporte une soixantaine de gouaches, accompagnées pour la première fois de leurs gravures. Il est complété d’un livret relatant l’histoire du projet par Ambre Gauthier, une des spécialistes de l’artiste. Une belle idée de cadeau pour les fêtes.

Catherine Rigollet

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Préface Ambre Gauthier
Ed. Hazan
Relié sous coffret + livret
22 x 32 cm.
252 p.
130 illust.
Publié le 16 octobre 2019
35€


Léonard de Vinci. Tout l’œuvre peint, un nouveau regard

Léonard de Vinci (1452-1519), le peintre le plus célèbre de tous les temps par la grâce et le mystérieux sourire de sa Joconde, reste un artiste à découvrir selon le critique d’art et spécialiste de Vinci Alessandro Vezzosi, qui avoue : « Toutes les peintures de Léonard suscitent des interrogations ». De quoi, au-delà de notre admiration pour cet homme aux multiples talents, tout à la fois architecte, dessinateur, peintre, sculpteur, ingénieur, mathématicien, géologue, anatomiste, génial inventeur…susciter notre curiosité et nous plonger dans ce bel ouvrage qui présente toutes les peintures connues de Léonard, renseigne sur les dernières découvertes et les attributions controversées (les œuvres autographes étant rares), explore la technique de Vinci, tout en clarifiant les zones d’ombre de la vie de cet enfant illégitime, devenu peintre par impossibilité de s’orienter vers le métier de notaire comme son père Piero da Vinci. Une aubaine pour l’histoire de l’art ! Léonard le gaucher (et qui écrivait de droite à gauche), a pu ainsi librement satisfaire sa soif de connaissances, se livrer aux expériences les plus variées et déployer tout son génie en peinture, qui dans sa hiérarchie des arts l’emportait sur tout le reste.

Si les peintures de Léonard de Vinci sont en nombre si restreint, c’est parce qu’il a souvent mis parfois quinze années de travail pour mener à la perfection ses tableaux les plus remarquables, et aussi du fait de la disparition de milliers de dessins, de tableaux de jeunesse et d’atelier, et d’œuvres comme Léda et le cygne, ou cette mystérieuse Bataille d’Anghiari (1503) peut-être cachée sous une fresque de Vasari au Palazzo Vecchio, à moins qu’elle se soit « autodétruite à cause de l’expérimentation d’une technique à l’huile semblable à celle de l’encaustique ». Un exceptionnel tourbillon de fureur dont il nous reste les cartons préparatoires. Rarement signées de sa main, de nombreuses toiles interrogent également sur sa réelle participation (La Vierge aux rochers de Londres, La Madone Litta, découvertes récemment). Comme d’autres maîtres, Léonard a souvent joué un simple rôle de coordinateur. En revanche, grâce aux recherches récentes, on lui a attribué la paternité de La Belle Princesse (vers 1496) et du Salvator Mundi (adjugé 450 millions de dollars le 16 novembre 2017). Toutefois, selon certains experts, dont Vezzosi, ce Salvator Mundi, sans doute issu de l’atelier de Vinci, a subi trop de modifications pour en dire plus quant à la participation directe du maître. La querelle des spécialistes n’est pas close non plus pour la fameuse Joconde nue au sourire léonardien (exposée du 1er juin au 6 octobre 2019 à Chantilly). Le musée Condé de Chantilly conserve la plus célèbre représentation de la Monna Vanna, mieux connue sous le nom de Joconde nue, un carton de grande taille (quasiment celle de la Joconde du Louvre), un dessin au charbon de bois au cœur d’une véritable enquête policière (http://www.domainedechantilly.com/fr/event/la-joconde-nue/).

Alessandro Vezzosi consacre un passionnant chapitre de son livre aux outils de Léonard (mixtures picturales, appareils d’optique...), détaillés en notes et croquis dans ses codex. Et il dédie toute la seconde partie de son ouvrage à l’examen approfondie de la part contributive de Vinci à 19 célèbres tableaux, avec de somptueuses reproductions et agrandissements de détails. Parmi eux, les deux versions de La Vierge aux rochers (1483-1485, Louvre et 1491-1508, National Gallery à Londres), différentes par leur style, mais toutes deux d’une extraordinaire beauté. Sainte Anne (1500-1517/1518, Louvre), « un vertige spatial et temporel ». La Dame à l’hermine (1489-1490, Cracovie), un chef-d’œuvre. La Belle Ferronnière (1490-1495), partie au Louvre d’Abou Dhabi. Et bien évidemment La Joconde (1502-1515/1516, Louvre) qui « reste plus connue que bien comprise » et pose d’innombrables questions (identité, date, commanditaire…), auxquelles Alessandro Vezzosi apporte des explications crédibles à la lumière des dernières analyses, rendant encore plus fascinant ce portrait au sublime sfumato « d’une rare profondeur psychologique », dissimulant sans doute une histoire d’amour…
Pour Léonard, on connaît la fin de l’histoire : en but à la concurrence de Michel-Ange et de Raphaël, il quitte Rome et s’installe en France à Amboise à l’invitation de François 1er. Il y passera les dernières années de sa vie, bénéficiant de la protection de son royal mécène.
Un livre-enquête beau et passionnant qui célèbre à sa manière le 500e anniversaire de la mort du génie toscan.

Catherine Rigollet

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Par Alessandro Vezzosi
Editions de La Martinière
Parution 25 avril 2019
320 pages illustrées
55€


Les retables de la Sainte-Chapelle

Conservés au musée du Louvre depuis 1816 et récemment restaurés par Béatrice Beillard et Agnès Gall-Ortlik, en 2016, les deux retables provenant de la Sainte-Chapelle de Paris comptent au nombre des chefs-d’œuvre de la Renaissance française.
Objets d’art en émail peint sur cuivre, exécutés par l’émailleur Léonard Limosin pour le roi Henri II en 1553, ils ornaient depuis le XVIe siècle les autels placés contre le jubé de la chapelle haute du palais de Paris, la Sainte-Chapelle. L’un, sur le thème central de la Crucifixion, est composé de 23 plaques d’émail et orné des portraits de François Ier et de sa 1ère épouse Claude de France, agenouillés, les mains jointes en prière. Sur l’autre, illustrant la Résurrection du Christ, figurent les portraits d’Henri II et de Catherine de Médicis. Sur chacun on voit aussi deux scènes de la vie du Christ et quatre anges portant les instruments de la Passion (croix, échelle, couronne…) réalisés d’après des dessins de Nicolo dell’Abate.
Ces retables, d’une grande valeur artistique et d’une impressionnante prouesse technique constituent un cas unique de commande royale pour des retables en émail peint de Limoges et témoignent à ce titre du prestige atteint par cet art au milieu du XVIe siècle. Ils sont également exceptionnels par l’importance de la documentation conservée à leur sujet : depuis leur commande par le roi Henri II, jusqu’à leur entrée au musée du Louvre en 1816, en passant par l’histoire mouvementée qu’ils connurent pendant la Révolution. Les panneaux ornent alors le piédestal du tombeau de Diane de Poitiers magnifiquement mis en scène au musée des Monuments français, ouvert par Alexandre Lenoir en 1795.
À l’occasion de leur exposition dans la Petite Galerie du Louvre, du 26 juin 2019 à mai 2020 (Département des Objets d’art. Aile Richelieu, niveau 1, salle 515), cette monographie évoque le portrait de Léonard Limosin, la fabrication des retables, et leur destin jusqu’à leur restauration, agrémentés de 45 illustrations couleur.

C.R

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Par Françoise Barbe, Béatrice Beillard et Guy-Michel Leproux
Collection Solo
Co-édition musée du Louvre éditions / Somogy éditions d’art
2018
48 pages
9,70 €


Théodore de Bry. America

En 1590, sur fond de guerres de religion, Théodore de Bry (1528-1598), graveur et éditeur protestant flamand, publie à Francfort-sur-le-Main le premier volume des Grands Voyages, America, constitué d’estampes réalisées à partir des croquis et dessins d’artistes ayant parcouru ces terres étrangères et accompagnées de courts textes descriptifs et narratifs. Le Nouveau Monde est alors, pour la plupart des Européens, un territoire totalement inconnu.
Né à Liège, Théodore de Bry a quitté sa ville natale pour échapper aux persécutions. Après Strasbourg, puis Londres, il s’installe définitivement à Francfort où il décide de publier, avec ses fils, la collection de ses œuvres gravées. Inspirées par les récits de voyages d’aventuriers comme Thomas Harriot, Sir Francis Drake et Sir Walter Raleigh, ses magnifiques gravures dévoilent à un public captivé, friand d’exotisme et amateur d’art, un nouveau continent et ses peuples. De la Virginie (actuelle Caroline du Nord) à la Floride, en passant par l’Amérique centrale, le Pérou et jusqu’au détroit de Magellan en Patagonie, les neuf premiers volumes d’America dépeignent : paysages, villages et habitants, scènes de repas, prières autour du feu, expéditions militaires, trophées et châtiments, méthodes de labours et de plantations, chasses et pêches, fêtes, collecte d’or, sacrifices et cannibalisme…révélant la perception que les Conquistadores ont des populations locales. De Bry n’élude pas la cruauté et la cupidité des Espagnols à l’égard des Indiens, comme l’inhumanité à l’égard des esclaves africains qu’ils envoient en Amérique pour exploiter les ressources.
Théodore de Bry n’a pourtant jamais posé le pied en Amérique. Ses représentations reposent sur les récits subjectifs des explorateurs, ainsi que sur son imagination, y compris pour les couleurs à l’aquarelle ajoutées à la main par les artistes John White et Jacques Le Moyne avec lesquels il collabore. Son bon sens commercial le pousse à faire varier illustrations et couleurs en fonction des pays concernés par les éditions, et du public, protestant ou catholique. Une petite manipulation visuelle doublée de quelques arrangements des textes accompagnant les estampes afin de ne pas offenser les commanditaires : prince, bibliophile ou collectionneur du XVIe siècle. Toutefois, sa vision très personnelle sur les Amériques (comme sur l’Afrique et l’Asie qui constituent la suite des Voyages, publiés après sa mort), « a contribué à légitimer la colonisation européenne des deux siècles suivants », souligne Michel van Groesen, co-auteurs de l’ouvrage Théodore de Bry. America. Par la suite, presque tous les ouvrages imprimés d’images du Nouveau Monde qui paraitront en Europe avant 1750 seront inspirés de ces estampes réalisées vers 1600, colportant nombre de légendes comme des hommes porteurs de queue ou les géants de Patagonie. La fascination pour les éditions colorées à la main d’America par de Bry, exceptionnellement rares même au temps de leur réalisation, perdure encore aujourd’hui. Chaque gravure de ce sublime ouvrage se savoure autant que son commentaire.

Catherine Rigollet

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Michiel van Groesen & Larry E.Tise
Toutes les planches, 1590-1602
Editions Taschen 2019
Reliure en tissu
Format XXL (28,5 x 39,5 cm)
376 pages
100€
www.taschen.com


Le musée imaginaire de Michel Butor

Si l’on connait l’écrivain associé au Nouveau roman, on sait moins que Michel Butor (1926-2016) a beaucoup écrit sur l’art et fréquenté artistes et musées sa vie durant. Il a sélectionné 105 œuvres, de La Lamentation sur le Christ mort de Giotto (fresque de 1305) à Notary, un triptyque peint par Jean-Michel Basquiat en 1983. Des œuvres jugées décisives de la peinture occidentale par Butor qui a pris le temps de les regarder avec son regard de fin connaisseur et d’amoureux de l’art. Il nous en parle avec pertinence et chaleur, nous poussant à regarder plus attentivement, à voir ce que l’on n’aurait pas vu au premier coup d’œil, pour mieux comprendre… et mieux apprécier.

Regardons par exemple avec lui Le Dénombrement de Bethléem (1566) par Pieter Brueghel l’Ancien. Il nous fait remarquer que Brueghel n’a pas cherché à évoquer une ville orientale, mais qu’il a peint un paysage flamand sous la neige avec, comme à son habitude, une foule de petits personnages et des scènes de jeux de l’hiver. Butor y voit toutefois une crèche en plein air, pensant reconnaître au premier plan dans ce groupe faisant la queue devant le bureau de recensement : saint Joseph et la Vierge enceinte montée sur un âne. Un bœuf ajouté à leurs côtés préfigure selon lui la Nativité toute proche. Prenons maintenant le Cimetière juif (v. 1655-1660) peint par Jacob Van Ruysdaël. Aurions-nous remarqué les tombes étonnement géométriques, intactes et resplendissantes, contrastant avec le paysage sombre et en ruines ? Ruysdaël y témoigne ainsi de la survivance des grandes figures de l’Ancien Testament dans l’église chrétienne, selon Butor.

Face au tableau de Vincent Van Gogh, Nature morte avec planche à dessiner et oignons (1889), Butor nous détaille les objets : la pipe, la bougie (une Vanité qui servira aussi à cacheter la lettre), la bouteille qui a pu contenir de l’absinthe, le livre médical pour répondre aux dangers de l’alcool et du tabac, les oignons symboles de peine… et conclut qu’il s’agit d’une nature morte autobiographique.
La Rue (1933) de Balthus est elle-aussi disséquée jusqu’au moindre détail pour tenter d’en analyser le sens. Cet homme vêtu de blanc portant un madrier évoque pour Butor le portement de croix. L’attitude figée dans des poses souvent très inconfortables de tous les personnages (souvent difformes ou traités comme des pantins) est là pour accentuer la suspension du temps, amplifier le sentiment de gêne caractéristique de toute l’œuvre suggestive de Balthus.

L’écriture de Michel Butor est ici toujours simple et vivante comme dans une conversation. Avec érudition mais sans prétention. Et avec poésie et sensibilité. Sa façon de nous transmettre ses émotions, c’est aussi cela qui fait la force des textes du Musée imaginaire de Michel Butor. Une réédition bienvenue qui donne envie de se plonger dans chaque tableau pour les découvrir ou les revoir avec un œil à la fois neuf et averti.

Catherine Rigollet

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Michel Butor
Éditions Flammarion
Hors collection - Art
Réédition parue le 30/01/2019
368 pages - 175 x 238 mm
Couleur - Relié sous jaquette
ISBN : 9782081450752


Artistes en Normandie. Delacroix, Monet, Bonnard, Doisneau...

Chaque été, la Ville de Deauville lève le voile sur une partie des collections des Franciscaines, futur lieu culturel qui ouvrira ses portes en 2020. L’exposition "Artistes en Normandie" (présentée à Point de vue, du 8 juillet au 16 septembre 2018) présente ainsi 46 œuvres, des représentations de la Normandie, tant en peinture qu’en photographie, de 1830 à nos jours. À travers une sélection de peintures et de photographies, cet ouvrage qui l’accompagne présente cent-cinquante ans de chefs-d’œuvre issus de la collection du Musée des Franciscaines de Deauville et de la collection Peindre en Normandie.
Les paysages ruraux, portuaires et balnéaires normands sont à l’honneur avec Delacroix (Falaises à Dieppe, vers 1834), Corot (Rue de Village en Normandie, 1875), Monet (Etretat, vers 1864), Boudin (Marée basse soleil couchant, vers 1880-85), Le Sidaner (Voiliers sur la mer dans le lointain, 1896), Dufy (Le Bassin du Roy au Havre, 1907), Vuillard (et son superbe Jardin à Amfreville, vers 1905-1907 au vert et bleu acidulés et irradiants – cf. couverture du catalogue), André Hambourg (En septembre sur la plage à Trouville, 1971). Mais aussi Doisneau (Deauville 27 juin 1963) ou Massimo Vitali (La Plage de Deauville, 2011). Tous les artistes possédant leur propre regard sur cette Normandie qui les a enchantés, déclenchant leur envie de la peindre. Et nous de la voir et revoir à travers leur regard.

C.R

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Sous la direction d’Alain Tapié.
Coédition Musée des Franciscaines, Deauville / Somogy éditions d’Art.
Parution :
15 août 2018
96 pages
19€


Alberto Giacometti, ascèse et passion

Difficile d’écrire après tant d’autres, d’apporter autre chose sur un artiste aussi majeur que Giacometti. Avec une passion non dissimulée, Anca Visdei a tout lu sur Giacometti, vu tout son œuvre, s’est rendue partout où il a vécu, du Val Bregaglia en Suisse où il a grandi entre son père Giovanni, peintre, et sa mère Annetta, personnage majeur dans la vie d’Alberto, jusqu’à Paris où il fit carrière. À partir de cette enquête méticuleuse et très documentée, des nombreux témoignages de membres de la famille, amis, modèles, amantes, artistes, marchands…, et des propos d’Alberto Giacometti lui-même, elle nous offre un livre vivant, qui se lit comme un roman.

Tout au long du récit, le portrait de l’homme se confond avec celui de l’artiste. L’auteure évoque en détail ses origines, son enfance choyée, ses blessures secrètes, sa fascination pour les prostituées, les femmes qui ont compté dans sa vie (Flora, Isabel, Annette, Caroline), sa fidélité en amitié, sa prodigalité, la simplicité de ce romantique « au beau visage raboteux, à la chevelure hirsute », écrit Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge. Un homme respectueux de la parole donnée et reconnaissant envers ceux qui l’ont soutenu dans son travail, notamment à ses débuts comme Pierre Matisse ou Louis Gabriel Clayeux, directeur de la galerie Maeght. Dès l’enfance, Alberto dessine et peint à côté de son père, mais préférant à la palette colorée de Giovanni, le monochrome gris. Puis il copie ses maîtres, Dürer et Michel-Ange, pour en percer les secrets. Sa première sculpture à 13 ans, est un buste de son frère Diego, qui deviendra plus tard son unique assistant. (https://www.lagoradesarts.fr/-Giacometti-Entre-tradition-et-avant-garde-.html).

On le suit à Paris, à partir de 1922, dans l’atelier de Bourdelle à la Grande Chaumière, puis dans son mythique atelier de la rue Hippolyte-Maindron dans le XIVe arrondissement. Un atelier immortalisé par des photographes du monde entier et qu’il ne quittera plus jusqu’à sa mort, couvrant les murs de graffitis et de ses dessins, témoins de son travail pendant quarante ans. C’est dans cette « baraque » de 23 m², au sol en terre battue et à la verrière poussiéreuse qu’il interdira toujours de nettoyer, que l’œuvre à la signature universelle et reconnaissable de Giacometti va naître. Au canif et les doigts dans la glaise, toujours la nuit, ses plus célèbres sculptures vont prendre forme ici : ses « plaques », ses « cages », les bustes de ses modèles favoris (Annette, Diego, Caroline, Yanaihara…) et ses emblématiques figures longilignes, dont « L’Homme qui marche ». Marqué par l’influence des « arts exotiques » (selon sa propre définition), devenu membre du groupe des surréalistes, Giacometti rompt très vite avec eux ne supportant pas le dogmatisme d’André Breton. Indépendant, Giacometti ne se laissera jamais embrigader, travaillant dans l’ascèse comme dans la passion nous raconte Anca Visdei dans sa biographie très empathique.

Catherine Rigollet

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Anca Visdei
Ed. Odile Jacob
Sortie 23 janvier 2019
312 pages
EAN13 : 9782738146847
23,90 €


Les Monstres

Bienvenue dans la grande meute des monstres dans les arts figurés en Occident. Des créatures étranges et fantastiques, apparues dès la préhistoire, et que l’on retrouve encore de nos jours dans la science-fiction. Figures anthropomorphes dans l’art pariétal, centaures de la mythologie grecque, sirènes, licornes, chimères, sphinges, dragons, démons, satyres, zombies, mutants, mais aussi siamois, phénomènes de foire comme les protagonistes de Freaks (La Monstrueuse Parade, film 1932 de Tod Browning), monstres fabriqués (Frankenstein) et extra-terrestres (E.T), etc. l’ouvrage brasse toutes les formes d’expression qui ont traité du sujet, des arts graphiques au cinéma, en passant par la peinture, la sculpture, la photographie et les arts décoratifs.
À travers plus de 200 œuvres, dont des peintures et œuvres graphiques de Hans Memling (L’Enfer, 1485), Jérôme Bosch (Le Jardin des délices, entre 1494 et 1505), Matthias Grünwald (Retable d’Issenheim, 1512-1516), Francisco de Goya (Le sommeil de la raison engendre des monstres, série des Caprices, 1799), Gustav Adolf Mossa (La Sirène repue, 1905), Max Ernst (La Tentation de saint Antoine, 1945) ou encore ce portrait monstrueux de Donald Trump (2016), par le caricaturiste allemand Frank Hoppmann, "Les Monstres" est un ouvrage richement illustré. Il constitue un passionnant panorama chrono-thématique des représentations du monstre dans l’art et son évolution dans le temps. Et l’on constate qu’au cours des siècles, le pouvoir de répulsion/fascination des monstres n’a pas faibli et continue d’inspirer les artistes, parfois non sans humour.

Catherine Rigollet

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Martial Guédron
Beaux-Arts éditions
224 pages
Paru le 3 octobre 2018
Relié - 22 × 27 cm
29,95€


La Vie et la mort à travers l’art du XVe siècle

Une des premières illustrations de l’ouvrage, une peinture sur bois attribuée à Hans Memling (vers 1485), représente un détail du Polyptyque de la Vanité terrestre et de la Rédemption céleste : un mort debout, le ventre déchiré par une blessure, mais un visage de squelette souriant. « L’artiste a tracé deux fentes transversales dans les orbites vides, comme pour signifier que ces yeux sont simplement fermés et qu’un jour ils s’ouvriront », commente Alberto Tenenti. Avant l’avènement de l’imprimerie, le XVe siècle s’est essentiellement nourri d’images. Fresques et autres livres d’heures formaient ce que l’Église appelait la ‘‘Bible du pauvre’’, peuplée d’anges et de démons. Dans la seconde moitié du siècle, l’imprimerie bouleverse tout, les images se propagent à grande vitesse. C’est alors qu’apparaît l’Ars moriendi, guide du mourant pour le salut de son âme. Depuis la peste noire de 1348, la multiplication des fléaux menace l’un des piliers sur lesquels repose la culture chrétienne : l’attente du Jugement dernier. En prenant conscience de leur inexorable dégradation corporelle, les hommes appréhendent différemment la durée. Au-delà de la spiritualité, c’est une curiosité pour les aspects plus matériels de la mort qui s’exprime. Une frénésie macabre s’empare de l’Europe occidentale. Les hommes savourent “les horreurs de la décomposition”, créant ‘‘une expression indépendante de la force qui les détruit’’ : ils dansent avec des squelettes. Alberto Tenenti analyse avec finesse cette iconographie singulière. Cette histoire d’un art, à la croisée des sciences humaines, met en perspective les mentalités de l’époque.

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Alberto Tenenti (1924-2002)
Ed. Allia – Paris
Août 2018 (première publication 1952)
Ouvrage illustré
128 pages
13€


Dans les coulisses du musée du Louvre

L’historienne de l’art Bérénice Geoffroy-Schneiter et l’illustratrice Lucile Piketty nous emmènent en promenade dans l’intimité du musée du Louvre. Elles nous dévoilent, sous la forme d’un reportage en dessins légendés de manière vivante et pédagogique les dessous de cette immense "fabrique de rêves et d’émotions" où s’activent 2 350 personnes pour nous permettent d’admirer la richesse des collections : soit quelque 30 000 œuvres exposées sur un ensemble qui en réunit près de 570 000. Des femmes et des hommes exerçant 56 métiers différents, des conservateurs du patrimoine, aux menuisiers en passant par les agents de surveillance, les encadreurs, les doreurs, les marbriers, les restaurateurs, les régisseurs, les programmateurs… que ne croisent ou ne voient pas les millions de visiteurs qui parcourent chaque année les galeries à la découverte des œuvres de l’art occidental du Moyen Âge à 1848, des civilisations antiques qui l’ont précédé et influencé et des arts d’Islam. Une visite originale et joliment dessinée à offrir pour les fêtes.

C.R

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Bérénice Geoffroy-Schneiter, Lucile Piketty
Ed. La Martinière
Histoire et société
220 x 285 mm - 240 pages
29 €


Habiter les toits

Manque de surface au sol, besoin d’air, de vue et de calme…l’architecture dans les villes est partie à la conquête des toits. Le roof-top a la cote. Une tendance mondiale et qui n’est pas si nouvelle, rappelle le journaliste Olivier Darmon, spécialiste de l’architecture dans cet ouvrage qui remonte le temps et détaille 35 projets. Si au Moyen Age les toits de Venise se couvrent de petites plates-formes en bois où l’on prend le frais et suspend le linge, au début du XXe siècle, cafés, jardins et piscines colonisent petit à petit les toits-terrasses des buildings newyorkais. On peut même patiner sur glace au sommet de l’hôtel Waldorf Astoria à Manhattan. À Paris, les premiers toits-jardins de l’immeuble du 166 avenue de Suffren à Paris (400 m²) et de l’hôtel du Palais-Royal (530 m²) font la une de la presse. En 1899, Le Petit Parisien parle de ces nouvelles « oasis entre ciel et terre ».

Nouvel Eldorado des villes, le toit héberge non seulement des jardins, mais aussi des logements, des équipements de plus en plus variés : cour de récréation comme à la Cité radieuse de Le Corbusier à Marseille (1947-1952), aire de jeux, salle d’exposition, terrain de sport, piste de ski (Copenhague), voire même un circuit automobile, comme celui de Fiat Lingotto à Turin créé en 1922.
Les toits vont connaître une profonde mutation au tournant du XXIe siècle. Si la mode du Penthouse prospère, les toits se peuplent et deviennent places publiques (Opéra d’Oslo ou Friche de la Belle de Mai à Marseille), ils se végétalisent de plus en plus. L’agriculture s’y développe même hors-sol, comme cette ferme édifiée sur le toit d’un ancien entrepôt des années 30 à Anvers. Un peu partout ont fait pousser des légumes. Le potager collectif de l’immeuble d’habitation Le Candide à Vitry-sur-Seine est un bel exemple. Inutile de mettre la ville à la campagne comme s’amusait à l’imaginer Alphonse Allais, la campagne a pris d’assaut la ville. Parfois même en toute illégalité. Inspiré par les paysages de la peinture chinoise traditionnelle, un riche propriétaire a fait bâtir, sur le toit d’une tour pékinoise de 26 étages, sa montagne privée avec fausses roches en résine, sentiers, arbres, bambous, bassin et piscine. Un ouvrage extravagant de 800 m², étagé sur trois niveaux, démoli en 2013.
Utopique ou pas, la réappropriation des toits a encore de beaux jours à venir.

Catherine Rigollet

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Olivier Darmon
Editions Gallimard – coll. Alternatives
Publié le 4 octobre 2018
176 pages / broché à rabats
22 x 24 cm
32 €


Gratte-Ciel

Vous ne trouverez aucun gratte-ciel français dans ces 45 défis architecturaux de New York à Dubaï. Si l’Europe n’est pourtant pas absente de cette course au gigantisme, c’est essentiellement en Amérique du Nord et surtout en Asie et au Moyen-Orient que la compétition se joue, avec comme dernier record à battre : le Burj Khalifa de Dubaï : 828 mètres. Soit le double du légendaire Empire State Building construit en 1931. À ces hauteurs stratosphériques, la conception des tours « megatall » relève autant de l’ingénierie que de l’architecture. C’est à Adrian Smith de SOM (Skidmore-Owings&Merrill) que l’on doit ainsi cette tour de 63 étages de bureaux, logements et hôtel, construite en 2010. Depuis, aucune autre n’est venue battre ce record établi par SOM, des spécialistes en la matière qui ont déjà signé : Le John Hancock Center et La Willis Tower à Chicago ou encore le One World Trade Center à New York.

Vitrines du rêve américain, comme de l’obsession du superlatif qui a gagné les pays émergents, ces gratte-ciel sont des prouesses architecturales qui fascinent et qui forcent l’admiration par la beauté du geste architectural qui les a dessinées, à chaque fois unique. Car loin des tours standardisées des années 1950, la diversité des formes est devenue la priorité pour l’environnement urbain. Une frise en dernière page témoigne de cette variété : de la pyramide de la Transamerica Pyramid de San Francisco, au torse en rotation du Turning Torso à Malmö. De la balle de revolver du St Mary axe à Londres, à la pagode chinoise du Taipei 101 à Taïwan.

Cet ouvrage propose un tour du monde des gratte-ciel les plus emblématiques construits entre 1902 et 2014, regroupés par continent. Chaque gratte-ciel est présenté sur deux doubles-pages, avec son histoire, les coulisses de sa création, les caractéristiques de sa structure, une photo pleine page et des illustrations. Un glossaire des mots techniques complète judicieusement ce passionnant guide grand public.

C.R

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John Hill
Ed. Alternatives
Parution : 15-02-2018
192 p. illust.
20€


Bauhaus. 1919-1933

À l’heure du centenaire du Bauhaus, cet ouvrage de référence, révisé et actualisé, résume l’histoire brève et mouvementée, mais tellement riche du Bauhaus. Fondé par l’architecte Walter Gropius, ce mythique Bauhaus ne fut pas uniquement un mouvement précurseur du modernisme, mais la plus célèbre école d’art et de design allemande. Durant les quatorze années de son existence, elle réalisa une fusion novatrice entre beaux-arts, artisanat et technologie appliquée à la peinture, à la sculpture, au design, à l’architecture, au cinéma, à la photographie, au textile, à la céramique, au théâtre et aux installations.

Laboratoire d’idées interdisciplinaire et expérimental prônant un enseignement global, le Bauhaus et son principe d’ateliers (imprimerie, textile, menuiserie, peinture, métal, théâtre, tissage, photographie, architecture…) constitue un modèle de lieu de transmission des savoirs.
Un maitre de la forme et un maître artisan devaient former simultanément les élèves. Alors, affirmait Walter Gropius, « l’orgueilleux mur entre les artistes et les artisans tombera ». Gropius était aussi parvenu à créer une forte dimension communautaire entre enseignants et étudiants (dont moitié de femmes), vivant ensemble à l’école.

Étroitement lié aux événements politiques de la République de Weimar, le Bauhaus permit de brasser des points de vue, parfois utopiques, mais loin de tout dogmatisme. Si l’école s’est sabordée à l’arrivée au pouvoir du parti nazi, le Bauhaus influence toujours l’architecture et le design d’aujourd’hui. (https://www.lagoradesarts.fr/-L-esprit-du-Bauhaus-.html)

Réalisé en collaboration avec le Bauhaus-Archiv/Museum für Gestaltung de Berlin qui abrite à ce jour la plus importante collection sur l’histoire du Bauhaus, ce livre superbement illustré réunit des documents sur les personnalités qui ont formé ce collectif d’artistes idéalistes, au fil de ces trois lieux d’implantation à Weimar, Dessau et Berlin, tels que : Josef Albers, Marianne Brandt, Walter Gropius, Gertrud Grunow, Johannes Itten, Wassily Kandinsky, Paul Klee, Ludwig Mies van der Rohe et Lilly Reich. Il est enrichi de plus de 250 photographies, croquis, plans, maquettes et prototypes retraçant les œuvres réalisées.

C.R

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Par Magdalena Droste
Ed. Taschen 2019
Relié, 25 x 34 cm, 400 pages
ISBN 978-3-8365-7281-1
40 €