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Expo à Paris

Freundlich - La révélation de l’abstraction

Sa destinée tragique explique peut-être pourquoi Otto Freundlich (1878-1943), interné en 1939 en tant que réfugié allemand en France et assassiné en 1943 au camp de Sobibor parce que juif, demeure un des précurseurs les plus méconnus de l’art abstrait. L’exposition du musée de Montmartre, la première dans un musée parisien depuis 1969 et malgré celle du musée Tavet-Delacour de Pontoise en 2009 qui est dépositaire du fonds d’atelier de l’artiste, rend enfin justice à ce peintre, sculpteur, vitrailliste et théoricien de grande envergure.

L’exposition est titrée « la révélation de l’abstraction » et c’est bien de cela qu’il s’agit tant son parcours chronologique montre clairement l’évolution de Freundlich de la figuration à l’abstraction, notamment à partir de ses premiers séjours parisiens en 1908, où il s’installe au Bateau-Lavoir près de Picasso, et en 1911 où il occupe un atelier rue des Abbesses (voir Groupe et Composition, deux œuvres de cette année-là conservées au musée d’Art moderne de Paris qui marquent cette évolution). Concrètement jusqu’en 1925, quand il s’installe définitivement à Paris, mais aussi dans les années suivantes, Freundlich se fait un passeur entre l’Allemagne et la France, à la fois emporté par une force créatrice innovante et des idéaux humanistes, voire « cosmiques », et malmené par les vents mauvais de l’histoire du fait de son statut d’Allemand, de Juif et de révolutionnaire antinazi. La confrontation entre son Hommage aux peuples de couleur (1935) et sa sculpture Grande tête (1912) qui illustre la couverture du catalogue de l’exposition itinérante « Entartete Kunst » (« L’Art dégénéré ») fomentée par le régime nazi à partir de 1937 illustre le destin écartelé de l’artiste de façon parfaite et dramatique, surtout lorsque l’on connaît la fin de Freundlich…

On comprend aussi comment l’expérience de Chartres (mars-juillet 1914), dans l’atelier de restauration des vitraux de la cathédrale, a influencé fondamentalement l’artiste dans sa démarche plastique frappée de couleur et d’architecture, au service d’une écriture abstraite neuve, et la vocation humaniste et spirituelle, voire « cosmique », de son art. Une carte postée de Chartres explicite justement son principe créatif : « La tendance de la décomposition est la tendance de la vie même et sa beauté. Je trouve important d’observer que de ce point de vue, la vie forte, c’est l’énergie à décomposer, c’est-à-dire une spiritualisation. Cette négation doit être voulue et joyeuse. Félicitez-moi pour cette découverte qui s’appelle : la décomposition est plus mystérieuse que la composition. »

Didactique cette exposition contextualise un cheminement artistique en mêlant aux œuvres (80 sont accrochées) différents éléments préparatoires et repères, surtout dessins (« Schéma de contour ») et écrits, qui éclairent sa démarche. Peintre de la couleur comme « entité lumineuse », Freundlich était aussi un grand sculpteur. Son projet de Phare des sept arts, coulé en plâtre après la guerre, clôt l’exposition comme un dernier signe de son idéal universaliste, une lumière contre les forces obscurantistes. Avec ses sept études historiques et esthétiques, le catalogue officiel (coédition Hazan-Musée de Montmartre, 19,95 €) forme un complément éclairant et indispensable à une exposition qui fera date dans la reconnaissance d’Otto Freundlich comme un maître de l’art moderne.

Jean-Michel Masqué

Visuels : Freundlich, Composition avec trois figures, 1911-1941. Gouache sur carton, 50 x 50 cm, Musée de Pontoise, Donation Freundlich © Musée de Pontoise.
Portrait d’Otto Freundlich par Auguste Sander, vers 1925. August Sander (1876-1964) © Tate © Die Photographische Sammlung/SK Stiftung Kultur-August Sander Archiv, Cologne/Adagp, Paris 2020.
Freundlich, Composition 1919. Pastel sur papier, 68 × 52 cm. Musée de Pontoise, Donation Freundlich © Musée de Pontoise.

Archives des expos à Paris
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Du 27 février au 31 janvier 2021
Musée de Montmartre-Jardins Renoir
12, rue Cortot, Paris (18e)
10h-18h, sauf mardi
Tél. 01 49 25 89 39
www.museedemontmartre.fr
Plein tarif :13 €

A noter : Le Paris de Dufy (1877-1953)
Prévue en octobre 2020, l’exposition est reportée du 5 mars 2021 au 12 septembre 2021