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« Une sélection des meilleures expositions à voir actuellement à Paris et en Ile de France »

Expo à Paris

Raphaël à Chantilly. Le maître et ses élèves

Le dessin, un art à part entière pour le surdoué d’Urbino

Après l’année dédiée à Léonard de Vinci, c’est Raphaël, autre génie de la Renaissance mort il y a 500 ans, qui fait l’objet de nombreux hommages. Il faut dire que la vie de Raffaello Sanzio, dit Raphaël (Urbino 1483 – Rome 1520) est une passionnante success story. Celle d’un enfant prodige, brillant apprenti formé brièvement par son père Giovani Santi, influencé par le Pérugin, passé « maitre » dès 1500 et devenu le peintre des papes, un entrepreneur prospère avec un atelier employant cinquante personnes, l’un des artistes majeurs de la Renaissance italienne, emporté par une violente fièvre, le 6 avril 1520, à l’âge de 37 ans, le jour même de son anniversaire. Son sens de la finesse, de l’harmonie et de la sérénité rarement égalé fit dire au peintre maniériste et historien Giorgio Vasari (1511-1574) que Raphaël était « touché par la grâce ». Son héritage est immense.

Tandis que les Écuries du Quirinal à Rome expose jusqu’au 2 juin 2020 un bel éventail d’une centaine de tableaux et dessins de Raphaël, dont cinq œuvres prêtées par le Louvre (exposition provisoirement fermée pour cause de coronavirus), le musée Condé du Domaine de Chantilly expose sa collection de Raphaël constituée par le duc d’Aumale, riche de trois tableaux de jeunesse de Raphaël (Les Trois Grâces, La Vierge de la maison d’Orléans et La Madone de Lorette), de dessins du maître italien et de son cercle. Une aubaine pour les admirateurs du surdoué d’Urbino.

Établi d’abord à Florence où la concurrence est rude face à Léonard et Michel-Ange, le jeune prodige se fait une place. Puis le pape Jules II le réclame en 1508 pour décorer à fresques ses appartements privés au Vatican et Raphaël s’installe à Rome. Là d’autres commandes affluent et il embauche des collaborateurs dont le plus célèbre est Giulio Pippi dit Giulio Romano ; immortalisé auprès du maître dans un autoportrait de Raphaël. Raphaël travaille énormément et réalise de nombreuses esquisses avant ses tableaux. Mais pour lui, le dessin est un art à part entière. « Jamais avant lui un artiste n’avait porté le dessin à un tel sommet », estime Mathieu Deldicque, conservateur du patrimoine au musée Condé, commissaire de l’exposition assisté de Novella Franco. Raphaël emploie toutes les techniques du dessin alors à sa disposition : la pointe de métal, la sanguine, la pierre noire, la plume. Souvent, il mixte des techniques sur une même feuille, comme cette magnifique tête d’homme de trois quarts, au regard pathétique sublimé par la lumière apportée par des rehauts de blanc sur la pierre noire, ou cette Vierge assise avec l’Enfant et le petit saint Jean dans un paysage ; un dessin à la composition pyramidale, préparatoire au tableau La Belle Jardinière (vers 1507-1508), conservé au Louvre.

Raphaël excelle dans ses peintures de Madones inspirées de Vinci et de Michel-Ange, ses angelots sont tout aussi célèbres, immortalisés par les célèbres puttis à l’air rêveur et espiègle accoudés au bas du tableau de La Madone Sixtine (conservé à Dresde). À Chantilly, on pourra en admirer, comme ces enfants dodus et rieurs jouant à la lance et chevauchant des sangliers ; un thème popularisé par la gravure au burin de Dürer (Le Fils prodigue parmi les pourceaux, vers 1496), artiste connu de Raphaël qui possédait un autoportrait du maître allemand et lui envoya plusieurs de ses propres dessins. La dizaine de dessins de la main de Raphaël et plusieurs de son atelier sont complétés par quelques belles feuilles « d’après » lui, telles ces très expressives Têtes d’apôtres (Atelier bruxellois, d’après Raphaël) à la pierre noire rehaussée d’aquarelle. Les disciples et suiveurs dans l’ombre du maître sont aussi présents. Parmi eux bien sûr, Giulio Romano (belle Annonciation), Perino del Vaga et Polidoro da Caravaggio.

Bien évidemment, l’exposition se poursuit hors du Cabinet d’arts graphiques pour admirer les trois tableaux autographes de Raphaël, propriétés du Domaine de Chantilly. Trônant dans la Rotonde, à l’extrémité de la salle des peintures, La Madone de Lorette fut longtemps considérée comme une des nombreuses copies de l’œuvre éponyme de Raphaël avant d’être authentifiée comme l’originale de sa main grâce au numéro d’inventaire 133 établi en 1693 et redécouvert lors d’une récente restauration. Des dessins préparatoires permettent de le dater autour de 1510-1512, période durant laquelle Raphaël était actif sur les chantiers du Vatican. D’une grande douceur par le modelé des formes, d’une immense tendresse par la correspondance des mains de la mère et de l’enfant, il est aussi symbolique. Le voile protecteur posé sur l’enfant ne préfigure-t-il pas en même temps le futur linceul ?
On terminera la visite dans le « Sanctuaire » où le duc d’Aumale abritait ses trésors et dont ils ne sont jamais sortis ; le duc d’Aumale ayant légué le domaine de Chantilly et ses précieuses collections en 1886 à l’Institut de France sous réserve absolue qu’à sa mort le musée Condé soit ouvert au public, sa présentation préservée et les collections jamais prêtées. L’opportunité pour le visiteur d’y contempler La Madone de la maison d’Orléans (1506-1507) et surtout Les Trois Grâces (vers 1503-1504) aux pommes d’or, l’un des plus petits tableaux de Raphaël, une œuvre profane évoquant l’amour, la beauté et la pudeur. Les analyses en réflectographie infrarouge ont révélé que l’artiste avait d’abord dessiné un paysage plus escarpé, qu’une seule des Grâces (celle de gauche) tenait une pomme d’or et que le fessier du personnage central, musclé et placé très haut pouvait trahir l’emploi d’un garçon d’atelier comme modèle. Il nous reste trois nus féminins d’une inégalable grâce. Un bijou de délicatesse et d’harmonie peint par Raphaël alors âgé d’à peine vingt ans.

Catherine Rigollet

- Catalogue, 96 pages, 60 illustrations, édition Faton, 19,50€.

Visuels : Raphaël, La Vierge assise avec l’Enfant et le petit saint Jean, dans un paysage. Plume et encre brune, traces de stylet et de pierre noire (H. 0,229 x L. 0,165 m). Chantilly, musée Condé.
Raphaël, La Madone de Lorette (1510-1512), huile sur bois (H. 1,20 x 0,90 cm). Chantilly, musée Condé.
Atelier bruxellois, d’après Raphaël, Trois têtes d’apôtres. Pierre noire, aquarelle pour les figures, plume et encre brune, rehauts de blanc et gouache (dans le paysage). Photo : L’Agora des Arts.
Raphaël, Les Trois Grâces (vers 1503-1504). Huile sur bois, Chantilly, musée Condé.

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Du 7 mars au 5 juillet 2020
PROLONGATION JUSQU’AU 30 AOUT
Château de Chantilly
Musée Condé/Cabinet d’arts graphiques
Tous les jours, sauf mardi
Un billet château unique a également été créé à 12 € pour le tarif plein et 8 € pour le tarif réduit.
Voir mesures de sécurité sur le site :
www.domainedechantilly.com

- A voir aussi jusqu’au 30 août 2020 : Fables & bibliophilie.
Environ 50 rares ouvrages, de l’Antiquité au XVIIIe siècle, ouverts sur de superbes illustrations tirées de Fables d’Esope, du Roman de Renart, ou des Fables de la Fontaine qui inspirèrent nombre d’artistes, tels Jean-Baptiste Oudry ou J.J. Granville.

- Outre le château, le Domaine de Chantilly c’est aussi un parc, des Grandes Écuries et le musée du cheval.