L'agora des arts - Des expositions à paris, en france et à l'étranger

« Des portraits d’artistes contemporains, des interviews de personnalités du monde de l’art, des reportages. »
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La galerie d'Agora

Marvin Bonheur

Sensible banlieue

Un appartement dans le chic 17e arrondissement parisien, une admiration affirmée pour Ian Curtis, le légendaire chanteur suicidé de Joy Division, et d’autres groupes Cold Wave anglais. Décidément Marvin Bonheur est très éloigné de l’image que l’on peut communément se faire d’un jeune homme grandi en banlieue… À 28 ans, Marvin Bonheur a semble-t-il définitivement accepté son identité d’artiste photographe. Il exposera sa « Trilogie du Bonheur », parmi les œuvres de quarante-cinq autres artistes de seize nationalités différentes, lors du festival Circulations, festival de la jeune photographie européenne de mars à mai, une dixième édition sous le signe de l’engagement.
Si ce n’est pas encore une consécration, ce festival constitue cependant une reconnaissance pour M. Bonheur, une « vitrine » parmi ses pairs. Peut-être encore plus que pour d’autres, les voies de la reconnaissance ont été sinueuses pour Marvin Bonheur.

S’il naît à Bondy, le jeune homme passe sa jeunesse à Aubervilliers puis à Aulnay-sous-Bois, dans la fameuse Cité des 3000. Donc la Seine-Saint-Denis, le 9-3 médiatisé, stigmatisé et finalement méconnu. Tout petit, le garçon montre des envies et des aptitudes au dessin. Au collège, Marvin fantasme sur le stylisme et le design. Mais une « anti-empathique » conseillère d’orientation lui explique qu’il doit arrêter de rêver et lui montre la direction d’une filière « mécanismes et systèmes automatisés »…Finalement, Marvin entre dans une école pour faire de la communication graphique mais se retrouve par erreur à étudier l’imprimerie qui ne l’intéresse guère ! C’est cependant là que le jeune banlieusard élargit sa culture générale et artistique, au contact notamment de Richard Banroques, aujourd’hui photographe connu et toujours son ami. Après le Bac, Marvin alterne les jobs dans le graphisme et les petits boulots alimentaires dans la vente, ce qui lui permet de rencontrer des personnes de toute origine. Il achète son premier appareil photo, un Olympus compact 35 mm, pour photographier ses collègues de travail dans des lieux parisiens emblématiques. « J’ai toujours beaucoup aimé la photo, raconte M. Bonheur, le film, l’argentique surtout. J’aime ce grain, le côté vintage. Et ma mère avait toujours près d’elle un petit Konica pour les photos de famille. »

Vers le milieu de la décennie 2010, Marvin déménage de Neuilly-Plaisance à Paris 17e. Un choc tel qu’il le fait se retourner sur son passé. D’ailleurs n’a-t-il pas pris depuis comme devise : « Le secret du bonheur, c’est de savoir d’où l’on vient, où l’on est et où l’on va » ? C’est à ce moment-là, en 2014, qu’un projet s’impose au jeune homme, « faire un album photo de ma banlieue, des endroits que j’ai connus, une rétrospective de ma vie, une remontée dans les souvenirs. Je me suis rendu compte de la vie d’avant ; la nostalgie m’a pris. » Il décrit son projet à une amie irlandaise et à sa directrice du moment qui s’en émeuvent. « Plus je parlais de ce projet, plus je trouvais d’arguments pour montrer ma banlieue en vrai. Mon projet a alors pris un sens, celui d’un échange, du partage qui est une valeur de banlieue, en posant les problématiques plutôt que les jugements. En plus du souvenir, ce travail m’a amené à m’engager. La photo n’était plus seulement de l’esthétique, mais elle portait du fond. Cette crise identitaire m’a incité à valoriser les miens et moi-même. En retrouvant la mémoire, j’ai compris que mon passé avait des incidences sur ce que je vivais. » Des amis, dont Richard Banroques, le soutiennent dans sa démarche. M. Bonheur expose « Alzheimer », le premier volet de sa trilogie dans un restaurant puis dans une galerie. Des amateurs inattendus et un article dans « Vice » distinguent son travail. En 2017, le second volet, « Thérapie », fait l’ouverture du Floréal Belleville, bar-restaurant et espace culturel. Dans cette seconde partie, Marvin montre des scènes de la vie de banlieue, des portraits des jeunes avec qui il a grandi, évoquant avec sincérité et sans esbroufe l’atmosphère et le mode de vie d’une société parmi d’autres. « L’argentique a toujours du sens pour moi, convient Marvin, car à côté de la vision de ma mère prenant des photos pour l’album de famille, mon travail s’apparente à de l’archive, du reportage, du témoignage. »

Après « Thérapie », de nombreuses propositions de travail affluent, dans le milieu de la mode notamment, marques et magazines. Depuis novembre 2019, malgré cette impression d’illégitimité qui le bloquait depuis une certaine conseillère d’orientation mais grâce aux encouragements de son entourage dont sa compagne Laura, M. Bonheur est devenu photographe freelance. Finis les complexes ; un artiste est né. « Renaissance », le dernier volet de la « Trilogie du Bonheur », vient d’ailleurs ouvrir les espaces et les angles, exprimer le rêve et l’espoir. L’ensemble présenté par extraits au festival Circulations montre ainsi la banlieue dans toute son originale banalité, sa vérité quotidienne, simplement la réalité d’un garçon qui y a grandi, loin des approximations médiatiques et des préjugés sociaux. Un regard sensible, une approche sociologique sans discours et sans clichés. Marvin, qui a passé un mois à Londres début 2020, a déjà un autre projet en tête, évoquer la banlieue toujours mais à l’étranger, moins dans le souvenir et plus dans le reportage. Suivons ce jeune homme talentueux !

Jean-Michel Masqué