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Expo à Paris

Rouge. Art et utopie au pays des soviets

Entre utopie artistique et utopie politique, l’exposition explore comment les communistes au pouvoir en URSS ont façonné l’art russe entre la prise de pouvoir par les bolcheviques, en 1917, et la mort de Joseph Staline, en 1953... Orchestrée par Nicolas Liucci-Goutnikov et Natalia Milovzora, elle montre la manière dont l’idéologie soviétique s’est traduite artistiquement, dans la peinture, le théâtre, le cinéma, le design, l’architecture avec ses revirements, ses multiples redéfinitions et ses ostracismes.

Le parcours didactique, d’une belle scénographie, replace les œuvres (près de 450 provenant des collections du Centre Pompidou ou de prêts des musées russes tels que le Musée Russe de Saint-Pétersbourg ou la prestigieuse Galerie Tretiakov de Moscou) dans leur contexte historique et explicite les volontés politiques qui ont guidé les artistes.
Dès l’entrée, le monochrome Pur rouge (1921) d’Alexandre Rodtchenko donne le ton. Membre fondateur du constructivisme russe, Rodtchenko fait partie de ces avant-gardes fécondes qui s’interrogent sur ce que doit être l’art de la nouvelle société issue de la révolution. Comment l’art peut-il participer à la transformation active du mode de vie se demandent-elles ?
Les constructivistes dominent au début la scène artistique. Ils s’adonnent au graphisme (Lioubov Popova, La religion est l’opium du peuple, étude de slogan pour La Terre cabrée de S. Tretiakov, mise en scène de V. Meyerhold, 1923). Ils s’intéressent au cinéma, au design. Ils réinventent des objets du quotidien (Varvara Stepanova, Projet de tenue féminine sportive, 1923). Ils repensent l’architecture, rêvant d’une cité idéale. Gueorgui Kroutikov dessine même un projet de Ville volante constituée d’un réseau de cités résidentielles tandis que les industries restent sur terre…Une utopie vite critiquée comme inutile à la construction du socialisme.
Plus terre à terre, Léon Trostky déclare en 1923 qu’il ne sera plus question de construire des châteaux, mais des maisons du peuple et des écoles.

Très vite, des dissensions apparaissent. Regroupés au sein de l’Association des artistes de la Russie révolutionnaire (AKhRR), des artistes traditionalistes défendent les vertus du réalisme et de la figuration et s’agacent de ces avant-gardes d’un art productiviste et trop formaliste qu’ils jugent déconnectées du prolétariat. Ils revendiquent un art aisément compréhensible par les masses (Kouzma Petrov-Vodkine, Ouvriers, 1926). Une autre association émerge en 1925, la Société des artistes de chevalet (OST) qui tente de faire la synthèse entre le constructivisme, l’art classique, la peinture d’icônes et le modernisme français et allemand, tel Alexandre Deïneka (Avant la descente dans la mine, 1924).

À partir de 1929, avec la concentration du pouvoir dans les mains de Staline, l’art vire au dogme esthétique officiel. Exit le pluralisme culturel, le réalisme socialiste s’impose. L’art se doit d’être au service de la propagande du régime. Un art désormais sous contrôle, répondant à des normes esthétiques (ni abstraction, ni expressionnisme, ni cubo-futurisme…) et à des impératifs politiques. Ainsi, l’architecture doit contribuer à la grandeur de la ville stalinienne. On voit naître des projets grandioses comme le Palais des Soviets surmonté d’une statue colossale de Staline. La peinture « néo-académique », mais aussi la photographie et le cinéma doivent valoriser la culture de la vigueur, le dépassement de soi, les grandes parades sportives ou militaires (Parades des sportifs à Moscou, 1934, 35 mm, noir et blanc / Alexeï Pakhomov, Bain des marins de la flotte rouge depuis le bord d’un navire, 1933), l’ouvrier et le paysan laborieux.

Une section de l’exposition aborde l’internationale des arts, avec notamment des œuvres d’artistes communistes américains (Jacob Burck et Fred Ellis), belges (Frans Masereel), allemands (John Heartfield), italiens (Renato Guttuso) ou hongrois (Bela Uitz, Ek Sandor)…Pas de français en revanche. On aurait pu y trouver André Fougeron (1918-1998), peintre officiel du parti communiste après-guerre et l’un des rares représentants français du réalisme socialiste. Cet admirateur de Courbet qui vient de faire l’objet d’une rétrospective à la Piscine de Roubaix en 2016 fut un défenseur d’une peinture engagée devant rappeler la réalité sociale.

L’art se doit d’être optimiste, de montrer un avenir radieux. En 1933, Maxime Gorki appelle les artistes à produire des peintures « joyeuses, contagieuses ». Tout doit exprimer la joie de vivre (Alexandre Deïneka, Pleine liberté, 1944). La représentation des grandes figures d’État est idéalisée (Vassily Svarog, Staline et les membres du Politburo parmi les enfants au Parc Gorki, 1939). Mieux vaut rester dans le rang.
La période stalinienne n’épargnera pas Rodtchenko, reconnu coupable de formalisme en 1951 et exclu de l’Union des artistes. Accusé lui-aussi de formalisme, Deïneka reviendra à un réalisme plus traditionnel. Si Georgi Roublev continue à peindre sur chevalet, c’est dans l’intimité de son atelier (Portrait de J.V. Staline, 1935), son activité affichée est de concevoir des grands défilés à l’occasion des fêtes du calendrier rouge. Militant du productivisme et proche de Rodtchenko, Vladimir Maïakovski se suicidera en 1930. Homme de théâtre éclairé, collaborant avec des artistes constructivistes, Vsevolod Meyerhold sera arrêté, torturé et exécuté…La liste n’est pas close. Une timide réhabilitation des avant-gardes sera menée après le XXe Congrès du Parti Communiste, en 1956. L’exposition ne fait pas de cadeau à l’art stalinien des années 30-50. Il faut dire aussi qu’il n’a guère engendré de chefs-d’œuvre.

Catherine Rigollet

Archives des expos à Paris
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Du 20 mars au 1er juillet 2019
Grand Palais
Tous les jours, sauf mardi.
De 10h à 20h
Nocturne le mercredi jusqu’à 22h
Tarif plein : 14 €
www.grandpalais.fr
 
Visuels : Kouzma Petrov-Vodkine, Fantaisie, 1925. Huile sur toile, 50 x 64,5 cm. Saint-Pétersbourg, Musée Russe.
Lioubov Popova, « Le travail deviendra maître du monde » et « La religion est l’opium du peuple » (étude de slogan pour La Terre cabrée de S. Tretiakov, mise en scène de V. Meyerhold, 1923. Collage de papier noir sur papier beige. Moscou, Galerie nationale Tretiakov.
Alexeï Pakhomov, Bain des marins de la Flotte rouge depuis le bord d’un navire, 1933. Huile sur toile. Moscou, Galerie nationale Tretiakov.
M. Reïkh, Pour une plus grande sévérité contre les dilapidateurs et les fumistes, 1933. Impression sur papier. Moscou, Musée central d’histoire contemporaine de Russie.
Alexandre Deïneka, Pleine liberté, 1944, huile sur toile, 204 x 300 cm, Saint- Pétersbourg, Musée Russe.
Photos L’Agora des Arts, 19 mars 2019.