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Goncharova, Takis et Eliasson à la Tate Modern

Envie d’une journée à Londres ? Laissez-vous tenter par trois monographies offertes cet été par la Tate Modern et dédiées à l’artiste russe Natalia Gontcharova (1881-1962) ; Takis (né en 1925), artiste grec cinéticien, et Olafur Eliasson (né en 1967), islando-danois, avec ses gammes sur nos perceptions. Trois générations, trois artistes qui ont su innover, trois expériences bien satisfaisantes.


Natalia Gontcharova, 1881-1962
À la veille de la Révolution, la Russie est plus que jamais impériale, codifiée et structurée mais Natalia Gontcharova, née à la campagne dans une famille aristocratique peu fortunée, refuse de se plier aux conventions et s’intéresse au peuple russe et à son folklore. Sculptrice d’abord, sa rencontre avec Michel Larionov – son futur compagnon d’une vie - l’amène à la peinture. Non-conventionnelle (ses portraits de femmes nues lui vaudront dans quelques années un procès pour obscénité), certaines de ses œuvres rejoignent cependant la collection de Morozov, l’un des deux industriels moscovites qui introduisirent les impressionnistes et l’avant-garde française en Russie. Elle n’a que 32 ans lorsqu’une vaste exposition lui est consacrée à Moscou. Une première pour une avant-gardiste. Huit cents œuvres qui révèlent sa versatilité technique – peintures aux délinéations épaisses, à plats de couleur, œuvres sur papier, textiles colorés, gravures populaires – et les influences auxquelles elle répond : le hiératisme des icônes, les motifs paysans, (Peasants Picking Apples, 1911), la broderie populaire. Un regard sur l’âme russe mâtiné d’influences étrangères (Impressionnisme et Post-Impressionnisme). À l’affût des nouveautés, elle convoque des sujets plus urbains, comme les futuristes italiens, elle célèbre la machine, le mouvement (Cyclist, 1913), et comme les cubistes, elle déconstruit ses perspectives, avant de rejoindre Larionov dans son “rayonisme”, premier pas russe vers l’abstraction. En 1914, elle travaille à Paris sur les décors et costumes des Ballets Russes à l’invitation de Diaghilev. Vite revenue à Moscou avec Larionov enrôlé dans l’armée, elle se lance dans la lithographie en noir et blanc avec Mystical images of War, 1914, un mélange inédit d’images de guerre et d’ iconographie de l’Apocalypse. En 1919, Gontcharova s’installe à Paris où elle restera jusqu’à sa mort prenant la nationalité française et collaborant avec chorégraphes et compositeurs russes. Ce sont ces travaux qui forgeront sa réputation hors de Russie.
Reine du “vsechestvo”, l’ “everythingism” (tous les styles artistiques sont permis), Gontcharova utilisa tous les thèmes russes et toutes les techniques possibles pour se faire sa place dans une avant-garde essentiellement masculine. Notre époque, si anxieuse de mettre en valeur les femmes, continue d’en faire une grande artiste, comme elle le fut en Russie en 1910-1915. L’exposition de quelque 160 œuvres, la plupart prêtées par la Galerie Tretiakov de Moscou, permettra de se forger sa propre opinion.
Takis (1925-)
Vous connaissez certainement une œuvre de Takis, peut-être même sans le savoir. Le Bassin Takis, ponctué de mâts lumineux et clignotants et ses Signaux Lumineux marquent les deux extrémités de l’axe de La Défense, à l’ouest de Paris, depuis les années 1990. Car Panayiotis Vassilakis, mieux connu sous le nom de Takis, nourrit sa création de lumière, de mouvement, de son qu’il transforme comme un magicien en une quête de beauté, de poésie et d’inventivité. Takis débute à Athènes, avec de la sculpture figurative sur le mode antique, qu’il épure ensuite à l’instar des figures cycladiques ou des figures filiformes de Giacometti (Oedipus and Antigone, 1953). C’est en France qu’il vit son épiphanie : quelques heures d’attente dans une gare perdue à contempler les signaux ferroviaires suffisent pour que Takis se mette à utiliser la lumière dans ses œuvres, récoltant des pièces détachées de tout genre dans des surplus militaires ou des magasins d’électronique. Une dynamique du clignotement. Poussant plus loin ses investigations sur l’électromagnétisme, il construit ses œuvres autour de l’énergie invisible qui rapproche, sans qu’ils se touchent forcément, les aimants, les antennes et autres morceaux de fer (Magnetic fields, 1969). “ Il est un laboureur heureux dans son champ magnétique,” disait Marcel Duchamp de l’artiste. Silencieuses d’abord, ses sculptures deviennent sonores : un mouvement de l’air fait chanter de fines baguettes de métal magnétisées sur des cordes de piano. C’est captivant. Plus brutale est sa vision de l’harmonie cosmique. Dans une salle dédiée à Music of the Spheres, des Gongs résonnent fortement une fois activés par le gardien. On préfèrerait les entendre à l’extérieur.
Une exposition de 70 œuvres qui illustre bien la tentative de Takis de se libérer des conventions attachées à la sculpture et plus largement « du matériel et du monde matérialiste”. Pour le public, une incursion dans la beauté cachée des objets industriels et une découverte de l’énergie invisible qu’ils dégagent. À ne pas manquer.
Olafur Eliasson (1967-). In real Life
En 2003, Eliasson avait inondé le Turbine Hall de Tate Modern d’une installation solaire que l’on absorbait en s’allongeant sur le sol. Il y revient avec 40 œuvres créées depuis 1990, basées sur la nature et les éléments : une succession d’expériences sensorielles plus ou moins captivantes suivant que l’on est plutôt visuel, tactile, auditif voire olfactif. Dans ce dernier cas, vous savourerez Moss wall, 1994, un mur entier d’un lichen qui exhale une senteur indéfinissable. Dės la première salle, on saura qu’il n’y a aucune limite à l’imagination de l’artiste. Model room, 2003 est un cabinet de curiosités digne du 21ème siècle où s’entassent maquettes et élucubrations géométriques, prolongé en fin d’exposition par The expanded Studio une installation qui permet de pénétrer dans le studio berlinois d’Eliasson, dans son processus de création, dans les prises de conscience qu’il a essayé de nous faire partager tout au long de l’exposition, en particulier avec les photos de Glacier Series, 1999, premier pas vers l’observation de l’inexorable fonte des glaciers, que des photos prises 20 ans plus tard sur les mêmes sites viendront illustrer dans quelques semaines. Au fil des salles, vous éviterez Big Bang Fountain, 2014 si vous êtes sensible aux lumières stroboscopiques, mais vous ne pourrez éviter un couloir brouillardeux de plusieurs dizaines de mètres. Vous y avancerez, désorienté, sans vos repères d’un espace défini, comme un aveugle. Plus loin, Your uncertain shadow, 2010 vous renverra votre ombre démultipliée et colorée par un jeu de blocage de la source de lumière dans cette pièce. C’est intrigant et c’est beau.
Ne pas oublier de regarder par une fenêtre (pas celle monopolisée par Rain window, 1999, une illusion d’optique de pluie) la sculpture dans la lignée de la cascade installée à Versailles en 2016. Waterfall, 2019 ou comment enfermer un phénomène naturel dans une cage...
Il faudrait passer des heures dans cette exposition pour comprendre le pourquoi et le comment de ces œuvres immersives. Une fois sortis, on repensera longtemps au combat en faveur de la nature de cet artiste impliqué et sincère.
Elisabeth Hopkins

- Natalia Gontcharova, 1881-1962
Du 6 juin au 8 septembre 2019
Tate Modern
Bankside, London
Ouvert tous les jours, de 10h à 18h
Nocturnes jusqu’à 22h les vendredi et samedi
Entrée : 16 livres
www.tate.org.uk



- Takis (1925-)
Du 3 juin au 27 octobre 2019
Tate Modern
Bankside, London
Ouvert tous les jours, de 10h à 18h
Nocturnes jusqu’à 22h les vendredi et samedi
Entrée : 13 livres
www.tate.org.uk

- Olafur Eliasson (1967-). In real Life
Du 11 juillet 2019 au 20 janvier 2020
Tate Modern
Bankside, London
Ouvert tous les jours, de 10h à 18h
Nocturnes jusqu’à 22h les vendredi et samedi
Entrée : 18 livres
www.tate.org.uk

Visuels : Natalia Goncharova (1881-1962), Peasants Picking Apples, 1911. Oil paint on canvas1045 x 980 mmState TretyakovGallery, Moscow. Received from the Museum of Artistic Culture 1929© ADAGP, Paris and DACS, London 2019.
Takis, Magnetic Fields (détail) 1969. Metal, magnets. 63.5 × 426.7 × 914.4 cm
Solomon R. Guggenheim Museum, New York. © ADAGP, Paris and DACS, London 2019.
Olafur Eliasson, Moss wall, 1994. Reindeer moss, wood, wireDimensions variableInstallation view : Tate Modern, London, 2019. Photo : Anders Sune Berg. Courtesy the artist ; neugerriemschneider, Berlin ; Tanya Bonakdar Gallery, New York / Los Angeles© 1994 Olafur Eliasson.