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Le musée imaginaire de Michel Butor

Si l’on connait l’écrivain associé au Nouveau roman, on sait moins que Michel Butor (1926-2016) a beaucoup écrit sur l’art et fréquenté artistes et musées sa vie durant. Il a sélectionné 105 œuvres, de La Lamentation sur le Christ mort de Giotto (fresque de 1305) à Notary, un triptyque peint par Jean-Michel Basquiat en 1983. Des œuvres jugées décisives de la peinture occidentale par Butor qui a pris le temps de les regarder avec son regard de fin connaisseur et d’amoureux de l’art. Il nous en parle avec pertinence et chaleur, nous poussant à regarder plus attentivement, à voir ce que l’on n’aurait pas vu au premier coup d’œil, pour mieux comprendre… et mieux apprécier.
Regardons par exemple avec lui Le Dénombrement de Bethléem (1566) par Pieter Brueghel l’Ancien. Il nous fait remarquer que Brueghel n’a pas cherché à évoquer une ville orientale, mais qu’il a peint un paysage flamand sous la neige avec, comme à son habitude, une foule de petits personnages et des scènes de jeux de l’hiver. Butor y voit toutefois une crèche en plein air, pensant reconnaître au premier plan dans ce groupe faisant la queue devant le bureau de recensement : saint Joseph et la Vierge enceinte montée sur un âne. Un bœuf ajouté à leurs côtés préfigure selon lui la Nativité toute proche. Prenons maintenant le Cimetière juif (v. 1655-1660) peint par Jacob Van Ruysdaël. Aurions-nous remarqué les tombes étonnement géométriques, intactes et resplendissantes, contrastant avec le paysage sombre et en ruines ? Ruysdaël y témoigne ainsi de la survivance des grandes figures de l’Ancien Testament dans l’église chrétienne, selon Butor.
Face au tableau de Vincent Van Gogh, Nature morte avec planche à dessiner et oignons (1889), Butor nous détaille les objets : la pipe, la bougie (une Vanité qui servira aussi à cacheter la lettre), la bouteille qui a pu contenir de l’absinthe, le livre médical pour répondre aux dangers de l’alcool et du tabac, les oignons symboles de peine… et conclut qu’il s’agit d’une nature morte autobiographique.
La Rue (1933) de Balthus est elle-aussi disséquée jusqu’au moindre détail pour tenter d’en analyser le sens. Cet homme vêtu de blanc portant un madrier évoque pour Butor le portement de croix. L’attitude figée dans des poses souvent très inconfortables de tous les personnages (souvent difformes ou traités comme des pantins) est là pour accentuer la suspension du temps, amplifier le sentiment de gêne caractéristique de toute l’œuvre suggestive de Balthus.
L’écriture de Michel Butor est ici toujours simple et vivante comme dans une conversation. Avec érudition mais sans prétention. Et avec poésie et sensibilité. Sa façon de nous transmettre ses émotions, c’est aussi cela qui fait la force des textes du Musée imaginaire de Michel Butor. Une réédition bienvenue qui donne envie de se plonger dans chaque tableau pour les découvrir ou les revoir avec un œil à la fois neuf et averti.
Catherine Rigollet

Michel Butor
Éditions Flammarion
Hors collection - Art
Réédition parue le 30/01/2019
368 pages - 175 x 238 mm
Couleur - Relié sous jaquette
ISBN : 9782081450752