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Les contes cruels de Paula Rego

Nous avions découvert pour la première fois l’univers si étrange, puissant et grinçant de Paula Rego, dans le musée qui lui est dédié à Cascais, près de Lisbonne (https://www.lagoradesarts.fr/-Musee-Paula-Rego-.html). Puis avions revu ses œuvres lors d’une exposition à la Fondation Calouste Gulbenkian à Paris, en 2012. Depuis, aucune grande rétrospective n’avait été consacrée en France à cette immense artiste portugaise (née en 1935 à Lisbonne) qui a construit une œuvre figurative et narrative, réaliste et fantastique, troublante et dérangeante…presque entièrement réalisée au pastel. Mais un pastel aux touches colorées puissantes et vigoureuses, d’une grande énergie et expressivité.
Installée à Londres depuis ses seize ans pour faire ses études et fuir la dictature de Salazar, sans pour autant renier son attachement au Portugal où elle séjournera à plusieurs reprises avant de se fixer définitivement à Londres en 1975, cette dessinatrice et coloriste virtuose s’est muée au fil des années en fabuleuse conteuse d’histoires qu’elle met en scène sur d’immenses tableaux. Nourrissant son théâtre d’images de sa mythologie personnelle (son père très aimé et protecteur, présent notamment à travers cet homme-oreiller que l’on retrouve dans nombre de tableaux dont le triptyque Le pêcheur (2005) ; sa mère sévère, détentrice de l’autorité), de ses lectures de jeunesse (de la Divine Comédie de Dante illustrée par Gustave Doré aux romans de la comtesse de Ségur en passant par Jane Eyre), d’histoire de l’art (Goya, Grosz), de l’influence de la religion, de son féminisme viscéral mais non dogmatique, de ses pulsions érotiques aussi…Un puissant cocktail propre à libérer une créativité sans entraves.
Elle jaillit déjà dans ses jeux d’enfants aux postures évoquant l’univers de Balthus comme cette fillette jouant avec un chien (Le piège, 1987). Des scènes empreintes de dramaturgie (La petite meurtrière, 1987, s’apprêtant à étrangler une victime hors champ), ou de domination comme La Fille du policier (1987), le bras enfoncé dans la botte de son père qu’elle brique méticuleusement, l’air résigné. Une scène troublante, non exempte d’érotisme et de perversité. Mais ce sont les contes et leur cruauté sous-jacente qui nourrissent l’imaginaire sans limite de Paula Rego. Et Freud n’est jamais loin quand elle illustre Alice au pays des merveilles, Peter Pan, Blanche-Neige, ou encore Pinocchio, une série pour laquelle elle fait poser son gendre, le sculpteur Ron Mueck en Gepetto (Gepetto lavant Pinocchio, 1996). Un univers de contes ancrés dans le XIXe siècle, qui éloigne Paula Rego du monde contemporain, place son œuvre dans le hors-temps, chamboule notre regard.
Aimantée par sa passion pour le théâtre (théâtre de la mémoire et théâtre du monde en sus), elle fabrique dans son atelier tout un univers d’accessoires (objets, animaux, poupées, masques, figurines et personnages en plâtre et papier mâché) qui lui serviront de modèles dans ses tableaux. Loin d’être anodins, chargés de sens métaphoriques ou allégoriques, ils orientent notre lecture.
Les animaux servent notamment à Paula Rego pour dépeindre des situations de domination ou soumission, violence ou fragilité, empathie ou vengeance…de manière humanisée comme chez La Fontaine. Le chien est particulièrement à la noce, à la fois objet de persécution et de danger, au centre de deux séries : "Filles et chien", et "Femmes-chien".
Mais c’est la femme qui est au cœur de l’œuvre de Paula Rego. Pour faire allusion à sa propre vie, mais aussi pour représenter la femme dans toutes ses facettes : ange ou démon, aimante ou vengeresse, soumise ou dominatrice, adulée ou trompée, héroïne ou paria.
Une œuvre d’émancipation et de passion. Magistrale.
Catherine Rigollet
- Publié par les éditions Flammarion, sous la direction de Cécile Debray, directrice de l’Orangerie et commissaire de l’exposition Les Contes cruels de Paula Rego, le catalogue de l’exposition est la première monographie en français consacrée à Paula Rego. Enrichi de textes éclairant le parcours et l’œuvre de l’artiste, il reproduit l’ensemble des œuvres exposées à l’Orangerie et de nombreuses autres illustrant les propos des auteurs. 224 pages, 150 illustrations. 39 €.
Visuels : Paula Rego, Scavengers (Charognards), 1994. Pastel sur papier. 120 x 160 cm. Collection particulière. © Copyright Paula Rego. Courtesy Marlborough Fine Art.
Paula Rego, Angel (Ange), 1998. Pastel sur papier monté sur aluminium, 180 x 130 cm. Londres, Coll. Ostrich Arts Limited en prêt à la Casa das Historias Paula-Rego/ Cascais.
Paula Rego, Scarecrow and the Pig (L’épouvantail et le porc), 2005. Pastel sur papier monté sur panneau, 180 x 120 cm. Londres, David Roberts Collection.
Photos : L’Agora des Arts, 16 octobre 2018.

Du 17 octobre 2018 au 14 janvier 2019
Musée de l’Orangerie
Place de la Concorde 75001
Tous les jours, sauf mardi
De 9h à 18h
Tarif plein : 9 €
Tél. 01 44 50 43 00
www.musee-orangerie.fr