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Expo à Paris

Etranger résident. La collection de Marin Karmitz

On connait Marin Karmitz homme de cinéma mais on ne le savait pas collectionneur. La maison rouge qui aime nous surprendre par des collections inédites n’a pas raté son coup. Sous un titre tiré d’un verset du Lévitique, troisième livre du Pentateuque, expliqué par Erri De Luca dans le catalogue, Karmitz nous expose 400 œuvres, principalement des photos en noir et blanc, des dessins et des sculptures, et des installations. Telles celle de Christian Boltanski, installation-projection sur rideau de perles d’une scène de porte-tambour tirée d’un film de Murnau, qui nous ouvre le passage ou celle, non moins spectaculaire, de la compagne à la ville de l’artiste, Annette Messager, Les spectres des couturières, 2016. Sont accrochés au plafond les outils d’une bonne couturière dans un style hors-format qui n’est pas sans rappeler Claes Oldenburg mais que l’artiste plombe d’une évidente connotation d’instruments de la Passion.

Entre les deux, Karmitz, inspiré pour partie de sa mise en scène par les cellules décorées par Fra Angelico au couvent San Marco de Florence, nous fait découvrir ou retrouver des photographes parfois “étrangers résidents” comme lui, des hommes qui cherchent leur place. Ils surent capter un monde qui disparait (la communauté juive de Roman Vishniac à la fin des années 30) et qui se bat pour survivre (les migrants en Amérique de Lewis Hine, les gitans de Josef Koudelka, les membres des kibboutzim de Moï Ver). Un choix de photos dont sont exclus luxe et frivolité, un tour d’horizon sans concession de personnages figés dans l’instantanéité du déclic, et dont on peut imaginer l’histoire, puisque la photo, contrairement au film, précise Karmitz, laisse toute liberté à l’imagination du regardeur. Tout en sachant que ces visages appartiennent à l’Histoire et racontent un lieu et un temps défini, et nous incitent, nous qui nous croyons faussement résidents, à un partage du monde avec l’autre, lui, l’étranger.

C’est la partie la plus captivante de l’exposition, chaque salle gardiennée par une petite statue mésoaméricaine datant de quelque deux millénaires dans ce “couloir de cellules” clos/prolongé par Intérieur, Strangate 25, 1915, une toile sombre du lumineux Wilhem Hammershoï. Le cinéaste refait surface.
Sur de plus vastes cimaises, se côtoient les regards des Resistors, 1994 de Boltanski, référence aux nazis rebelles fusillés par le régime, et les photos avec des soupçons de couleur d’Antoine d’Agata. Si l’on n’était informé que cet ensemble, consacré à Oswiecim, nom polonais d’Auschwitz, date de 2002, on penserait à des photos prises en cachette pendant la Shoah, tant leur sombre luminosité de soir d’hiver enneigé, leur flou, leurs détails in-identifiables sont équivoques. Y-aurait-il de la part du photographe une recherche esthétique qui ne dit pas son nom ? En revanche, ses images du conflit israëlo-palestinien sont quasi journalistiques et sans ambigüité, même si de son propre aveu, il les adresse à son “journal intime”.

Avant de s’intéresser à la photo, Karmitz avait acquis des dessins, des sculptures, ou une série de toiles très matérielles et texturées des années 50, de Dubuffet, œuvres qu’il expose pour “décloisonner les pratiques”. Une œuvre tient une place à part : une projection au sol d’un couple cherchant le sommeil dans un lit blanc. Plus d’une heure de mouvements semi-conscients, que l’on regarde de haut, en s’y reconnaissant, un peu voyeur, surpris et séduit par la banalité de ce quotidien qui n’a même pas besoin d’explication.
Il y a de l’autobiographie dans cette exposition, celle d’un collectionneur qui, loin de toute spéculation, n’acquiert que des œuvres qui alimentent, je le cite, “son bonheur à vivre dans la création.” Pour notre plus grand bonheur à nous.

Elisabeth Hopkins

Archives des expos à Paris
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Du 15 octobre 2017 au 21 janvier 2018
La maison rouge - fondation antoine de galbert
10 bd de la bastille - 75012 paris
Ouvert du mercredi au dimanche,
De 11h à 19h, nocturne le jeudi jusqu’à 21h.
Entrée : 10€
www.lamaisonrouge.org
 
- Catalogue co-publié par les Éditions Fage et La maison rouge. Contribution de Erri De Luca, et entretien entre Christian Caujolle et Marin Karmitz. 256 pages, en Français et Anglais : 28€
 
Visuels : Annette Messager, "Les Spectres des couturières", 2015. © Annette Messager, Adagp, 2017. Courtesy Marian Goodman Gallery.
"Grubenarbeiter", Belgique, 1937. © Gotthard Schuh / Fotostiftung Schweiz / Courtesy of collection Marin Karmits, Paris.