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Jean Fautrier. Matière et lumière

Son ami Jean Paulhan l’appelait « l’Enragé », tellement il se battait contre la peinture, contre le tragique de la vie, contre la mort, contre la violence des hommes.
Le Musée d’Art moderne de la Ville de Paris, qui dispose aujourd’hui du plus important fonds Fautrier dans les collections muséales (plus de 60 œuvres), consacre une belle rétrospective de 200 œuvres -dont près de 160 tableaux, dessins et gravures, ainsi qu’un important ensemble de sculptures- à l’un des plus importants précurseurs de l’art informel en 1928.
Après une courte période de figuration d’un réalisme sombre inspiré par la peinture flamande (natures mortes, portraits, paysages, nus), œuvres noires (Trois vieilles femmes, vers 1923), voire violentes avec ce lapin écorché, ce sanglier pendu ou ce corps humain autopsié, Fautrier le solitaire, Fautrier le tourmenté, le rescapé de la guerre de 14-18 où il fut gazé, tourne le dos à la figuration. Considérant le cubisme terminé et le surréalisme en voie de l’être, il prend son propre chemin, s’engage dans une œuvre de rupture, celle d’une peinture informelle, dans laquelle ce qu’il continue d’appeler paysages, corps, têtes ou objets ne sont que des formes suggestives, flottantes, comme irréelles, mais que l’artiste considère toujours en prise avec la réalité.
Une peinture encore grise, exceptée lors de son séjour à Port-Cros, dans le var, en 1928, où elle s’illumine car Fautrier y peint une nature pleine de soleil et de vert tendre. Une courte parenthèse avant la crise économique de 29 qui va l’éloigner sensiblement de la peinture durant dix ans. Retiré dans les Alpes, il est moniteur de ski et gérant d’hôtel pour gagner sa vie, mais il ne cesse de peindre. Il fait son grand retour dans le monde de l’art en revenant à Paris en 1940. Il participe de nouveau aux salons, expose, et entre en Résistance. Il se lie avec des écrivains tels qu’André Malraux, Francis Ponge, Paul Éluard, Georges Bataille et surtout le critique d’art Jean Paulhan qui défendra ardemment Fautrier l’enragé (livre publié en 1949 avec des gravures de l’artiste). La matière a pris de plus en plus d’importance chez Fautrier. De la pâte colorée il fait naître les formes. « Si vous supprimez complètement la matière, vous perdez le contact, le toucher avec la peinture ». Il n’est pas prêt de la supprimer. La matière est désormais le sujet principal de son œuvre.
Notamment dans sa célèbre série des Otages (1943-1945), des têtes de prisonniers fusillés par la Gestapo, dont il trace les contours d’un coup de pinceau, les balafrant ensuite d’un trait vertical en guise de visage. Des masques tragiques vibrants de matière et d’émotion. Une série qui est aussi un acte de résistance, au même titre que celle des Partisans inspirée par le soulèvement des Hongrois à Budapest, à l’automne 1956. Il use du même procédé pour ces Objets (moulin à café, flacon, encrier…), les dessinant ou les grattant sur une forme « pâtissée » à la spatule sur un premier « fond » épais, formant ainsi comme deux strates géologiques. Si les années passant la matière s’épaissit, la lumière et les couleurs vives illuminent les toiles de Fautrier, la sensualité aussi avec ces roses pâles, ces verts d’eau et ces blancs laiteux. L’esprit de Turner, dont il a découvert l’œuvre durant son adolescence et ses études artistiques à Londres, continue de souffler.
Malgré un Grand Prix de la peinture, conjointement avec Hans Hartung, à la XXXe Biennale de Venise en 1960 et Le Grand Prix de la VIIe Biennale de Tokyo en 1961, Jean Fautrier n’a pas eu la reconnaissance méritée durant sa vie. La rétrospective que lui consacre le Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1964, quelques mois avant sa mort, va relancer sa cote. Mais Fautrier reste aujourd’hui encore peu connu du grand public. Souhaitons que cette grande exposition chronologique (la troisième que lui consacre le musée d’art moderne de la Ville de Paris et qui succède à l’exposition présentée au Kunstmuseum de Winterthur) contribue à faire découvrir cet artiste qui sut lier la forme et la matière de manière indissoluble.
Catherine Rigollet
Visuels : Jean Fautrier, Poires dans une vasque, 1938. Huile sur papier marouflé sur bois, 60 x 92 cm. Collection particulière, Bruxelles. Courtesy Galerie Applicat-Prazan, Paris. © Adagp, Paris 2017.
Jean Fautrier, Forêt (Les Marronniers), 1943. . Huile sur papier marouflé sur toile, 54 x 65 cm. Don de l’artiste en 1964. MAM-Paris. Photo : Eric Emo/Parisienne de Photographie. © Adagp, Paris 2017.
Jean Fautrier, Tête d’otage n°20, 1944. Huile sur papier marouflé sur toile, 33 x 24 cm. Collection particulière, Cologne. © Adagp, Paris 2017.
Jean Fautrier, L’encrier, 1948. Huile sur papier marouflé sur toile, 34 x 41 cm. Don René de Montaigu en 1990. MAM-Paris. Photo : Eric Emo/Parisienne de Photographie. © Adagp, Paris 2017.

Du 26 janvier au 20 mai 2018
Musée d’art moderne de la Ville de Paris
11, av. du Président Wilson – 75116
Du mardi au dimanche, 10h-18h
Nocturne le jeudi (pour les expos) jusqu’à 22h
Tarif plein : 12€
Tél. 01 53 67 40 00
www.mam.paris.fr