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Kader Attia. The Museum of emotion

Une fois de plus, le plasticien Kader Attia nous pousse à nous interroger sur le monde qui nous entoure par son travail sincère, vivace et argumenté. On l’avait vu primé à Barcelone pendant l’été 2018 (/www.lagoradesarts.fr/Kader-Attia-Les-cicatrices-nous-rappell...), on le retrouve à Londres, avec des installations familières ou nouvelles, qui une fois encore reviennent sur nos faiblesses occidentales.
Attia (né en 1970, vit à Berlin), philosophe de par ses études, s’intéresse aux cultures et aux sociétés, et en particulier aux blessures mémorielles auxquelles nous opposons un déni collectif, tels que la colonisation, l’esclavage, les génocides, etc… Avec un tel programme, Attia reconnait que l’esthétique peut céder le pas à l’éthique, et que le plasticien, travaillant en lien étroit avec l’actualité, doit accepter qu’il n’a peut-être pas produit une œuvre dite d’art. Que l’on se rassure, on trouvera ici beaucoup d’art.
Attia manie la vidéo, l’installation, la sculpture et la photo avec un égal talent, pour témoigner, voire dénoncer. La stérilité déshumanisante des tours d’habitation (La Tour Robespierre, 2018, vidéo) ; la marginalité des transgenres algériens à Paris dans un ensemble de photos qui captent quelques moments d’intimité que l’on devine éphémères (La piste d’atterrissage, 2002). Attia s’intéresse à la muséologie, regrettant que l’on sous-estime l’influence de l’art africain sur l’art occidental -chacun peut voir son propre visage devenu cubistes dans Mirrors and Masks, 2013-15 -, et dénonce la façon, presque colonialiste, de présenter les objets africains. Ainsi cette vitrine démodée où figurent un masque et un guépard naturalisé. On pense au débat sur la muséification des objets rituels africains lors de la création du Musée du Quai Branly. Ayant récupéré des emballages moulés de papier mâché, Attia les présente sur des socles comme des masques (Sans titre, 2019).
Une salle entière est dédiée à l’installation The Repair from Occident to Extra-Occidental cultures, 2012, exposée pour la première fois à Kassel et aujourd’hui dans un musée de Doha. Kattia y met en scène son exploration du concept de réparation, des hommes ou des objets, que l’occident cherche à masquer et que d’autres civilisations mettent en beauté. Conçue comme une salle d’archives, on y retrouve des masques, des bustes d’africains scarifiés, des bustes de gueules cassées, des journaux et magazines, tel Le Miroir, hebdo illustré des années 1910, des objets fabriqués par les soldats à partir des douilles d’obus de la première guerre mondiale, et, plus émouvantes encore, les juxtapositions de photos d’objets africains réparés et de gueules cassées et réparées au mieux. Une symbiose muséale rare entre Europe et Afrique. La dernière installation s’intéresse à ceux qui vécurent le soulèvement coréen de 1980 contre la dictature militaire. Les vidéos donnent la parole aux soignants (du corps et de l’esprit) ou aux traumatisés, alors que les prothèses de jambe, “assises” sur des chaises, symbolisent “les traumatismes que laissent les guerres, les famines et génocides” et qui, tels des membres fantômes, persistent dans les esprits.
Attia attribue à l’art contemporain une faculté de catharsis, justifiant l’épithète de rebouteux de Bernard Blistène (directeur du Centre Pompidou) à son endroit. Il en donne avec ce travail profond un bel exemple. Soyons lui reconnaissants, au regard de la trop fréquente futilité de ce même art contemporain.
Elisabeth Hopkins
Visuel : Kader Attia, Measure and Control, 2013. One of a series of five vitrines. Vintage vitrine, stuffed animal (cheetah), African mask and framed vintage photograph. Private collection Stichting Den Arend.

Du 13 février au 6 mai 2019
Hayward Gallery
Southbank Centre,
337-338 Belvedere Rd,
Lambeth, London SE1 8XX
Ouvert tous les jours, de 11h à 19h, sauf le mardi
Nocturne le jeudi jusqu’à 21h
Entrée : 15,50 livres (inclut l’entrée à l’exposition Diane Arbus jusqu’au 6 mai) https://www.southbankcentre.co.uk/whats-on/exhibitions/haywa...