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Soulages. Une rétrospective

Bernard Blistène, directeur du Musée national d’art moderne et co-commissaire de l’exposition, avoue être lassé d’entendre parler de spiritualité à propos des œuvres de Pierre Soulages (né en 1919). Place à la matérialité, assène-t-il. On le laissera libre de ses interprétations.
Le Centre Pompidou (qui a consacré une magistrale rétrospective à Soulages en 2009-2010 pour ses 90 ans,) possède quelque 26 œuvres de Soulages et en a prêté 24 à la Fondation suisse, auxquelles ont été ajoutées des œuvres venant du musée Soulages de Rodez ou de collections privées. En trois dizaines d’œuvres, la Fondation réussit le tour de force de présenter les diverses techniques adoptées par le peintre et son évolution stylistique sur une bonne soixantaine d’années.
Le parcours est chronologique, l’avant et l’après 1979, année des débuts des “outrenoirs”. Il s’ouvre avec les œuvres au brou de noix, matériau peu académique, qui impose un geste sans repentir, mais permet transparence ou opacité (Brou de noix sur papier 65 x 50cm, 1948-1). Soulages nomme ses œuvres uniformément : technique, dimensions, date d’achèvement, et n’offre donc aucune clé narrative. A chacun d’y percevoir “un battement des formes dans l’espace” ou “une découpe de l’espace par le temps”.
Avec deux rares goudrons sur verre (trois seulement sont répertoriés), peints sur des fragments de verre de serre, Soulages joue sur la transparence du support et l’opacité du medium (Goudron sur verre 45,5 x 76,5 cm, 1948 – I et II). Seraient-ce des pierres d’attente posées sur le chemin de la création des vitraux de Conques des décennies plus tard ?
Dès ses premières peintures dans les années 50, Soulages quête la lumière qui peut naitre dans ou à côté de la matière noire. Au fil des années, les toiles prennent de l’ampleur. Avec des spatules que l’artiste fabrique lui-même (à partir de semelles parfois), il donne de l’épaisseur à sa touche, racle la peinture pour faire émerger une lueur, une fulgurance, rouge ou fauve. Peignant sur le sol, il développe sa version du clair-obscur : il peint, brosse, gratte sa matière noire, laissant apparaitre des trouées de lumière qui happent le spectateur (Peinture 194 x 130 cm, 1957. Peinture 220 x 366 cm, 14 mai 1968).
Dans les “outrenoirs”, néologisme de l’artiste (“au-delà du noir, une lumière transmutée par le noir”), la peinture noire épaisse couvre toute la surface. Elle est étalée, peignée, striée, accrochant la lumière au gré de l’éclairage, ou des mouvements du spectateur. Lorsque l’huile est abandonnée pour l’acrylique, noir toujours, sur la toile se juxtaposent, se complètent brillance et matité, relief et aplat, noir et lumière. Les polyptyques permettent de fragmenter les surfaces de la toile. La peinture devient presque haut relief. Coda de cette symphonie pour noir et outrenoir : Peinture 2012 x 125cm, 17 juin 2017, alors que l’artiste va sur ses 98 ans ! Des œuvres subtiles qui exigent du spectateur, pour être sinon comprises du moins savourées, un réel lâcher prise, visuel et intellectuel.
Voici donc une exposition ambitieuse dans un site qui ne permet qu’un accrochage au mur (pas d’œuvres suspendues comme dans d’autres expositions) et peu de recul devant les œuvres. Mais elle explore à fond les méthodes de travail de l’artiste, et souligne son indifférence à la signification de ses toiles et son indépendance vis à vis des courants artistiques. Laissons alors le dernier mot à Roger Vailland en 1961 : “ Cette peinture ne finira de prendre toute sa signification que lorsque Pierre Soulages, […] aura achevé sa dernière peinture et que toutes ses toiles achèveront du même coup de s’éclairer les unes les autres…”
Elisabeth Hopkins
Visuels : Pierre Soulages dans son atelier. Photo © Vincent Cunillère © 2018, ProLitteris, Zurich.
Pierre Soulages, Goudron sur verre 45,5 x 45,5. 1948-2. Eté 1948. Centre Pompidou. Photo Georges Meguerditchian. © Adagp 2018.
Pierre Soulages, Peinture 202 x 125 cm, 19 juin 2017. Acrylique sur toile, 202 x 125 cm. Collection particulière Soulages Pierre (né en 1919). Photo ©DR ©2018, ProLitteris, Zurich.

Du 15 juin au 25 novembre 2018
Fondation Pierre Gianadda
Rue du Forum 59
1920 Martigny, Suisse
Ouvert tous les jours, de 9h à 19h
Entrée 20 CHF ou 18,50 €
www.gianadda.ch