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Expo à L'étranger

Artemisia. La revanche d’une femme-peintre dans un monde d’hommes

À une époque où les femmes artistes n’étaient pas vraiment acceptées, Artemisia (1593–c.1654) a connu une carrière exceptionnelle qui a duré plus de quarante ans. Elle a suscité l’admiration de nombreux mécènes à travers l’Europe et elle a été la première femme à devenir membre de l’académie des artistes de Florence. Essentiellement redécouverte au XXe siècle, cette artiste à la vie romanesque est aujourd’hui reconnue comme l’une des peintres les plus douées de la période baroque italienne.

Fille ainée du peintre Orazio Lomi (qui se fait appeler Gentileschi, reprenant ainsi son nom de famille complet : Gentileschi de Lomis, Artemisia est née le 8 juillet 1593 à Rome. Il est vraisemblable que la jeune femme ait reçu les fondements de l’art de Caravage de son père dès son plus jeune âge. Sans doute lui a-t-elle préparé ses toiles, brossé ses fonds, terminé ses tableaux. Officiellement, la critique fait remonter aux années 1608-1610 les premières peintures autonomes d’Artemisia.
Victime d’un viol en 1611 par le peintre Agostino Tassi, humiliée lors du long procès qui suivi, Artemisia retrouve la sérénité pour peindre et se marie à la fin de l’année 1612 à un des assistants de son père, Pierantonio Stiattesi, un peintre modeste, mais qui lui apporte une sorte de respectabilité, et surtout la laisse exercer son art en toute liberté. N’oublions pas que dans l’Italie d’alors, il y a peu de place pour les femmes peintres et qu’une femme est considérée comme mineure à vie. Elle ne peut pas signer un contrat sans la garantie masculine d’un tuteur, ne peut acheter ses couleurs, toucher un paiement, détenir un passeport et que pour figurer sur la liste des salariés du grand-duc de Toscane, elle doit être mariée avec un homme qui exerce la même profession qu’elle. Artemisia va faire mieux et conquérir sa liberté totale d’entreprendre. En un demi-siècle d’existence, l’Accademia del Disegno, institution, conçue par Léonard de Vinci et Raphaël, n’a jamais accepté aucune femme dans ses rangs. Grâce à son talent, à son génie pour rendre avec précision les moindres détails d’une composition et lui donner un impact émotionnel, elle devient à vingt-trois ans la première Académicienne.

Elle reçoit de nombreuses commandes d’Italie, surtout de Rome où la décoration des palais, des églises et des couvents bat son plein, et bientôt de toute l’Europe. Elle entretient une importante correspondance avec tous ceux qui peuvent faire avancer sa carrière. Installée à Florence, le grand-duc Cosme II lui alloue une pension. Puis elle part à Venise, à Naples, avant de rejoindre son père à Londres, en 1626. Elle vit plusieurs amours, et surtout elle peint avec obsession. Des cardinaux et des princes lui commandent des tableaux inédits d’héroïnes de l’histoire biblique et antique ; de jeunes femmes de la haute noblesse romaine lui demandent de peindre leur portrait. À cette époque, les séances de pose avec une femme peintre étaient plus facilement acceptées par les familles de l’aristocratie papale. Quelques dizaines d’années auparavant, en pleine Réforme Catholique, cette même facilité, donnée par son sexe, favorisa la fortune de Lavinia Fontana (1552-1614), sublime portraitiste bolognaise dont le naturaliste influença Artemisia. Ses œuvres sont nombreuses (certaines parfois perdues sont décrites dans ses lettres), souvent chargées de fureur, de sensualité et d’humanité, parfois poignantes et prémonitoires comme l’une de ses toutes premières, Suzanne et les vieillards, une toile peinte vers 1610, à l’âge de 17 ans. Elle y figure une Suzanne nue, effrayée par deux vieillards égrillards. Un thème qu’elle reprendra plusieurs fois, mais jamais avec autant de dramaturgie. Toute sa vie elle représentera des héroïnes (Cléopâtre, Judith, Dalila, Danaé, Bethsabée, sainte Lucie, sainte Catherine d’Alexandrie, Madeleine…). Elle se peint aussi souvent elle-même comme dans le symbolique Autoportrait en allégorie de la peinture, 1638-1639.

Célèbre, l’artiste est peinte par d’autres. Son ami Simon Vouet fait son portrait, Pierre Dumonstier dessine sa main droite. Elle passera la fin de sa vie à Naples où elle dirige un grand atelier, jusqu’à sa mort vers 1654. Selon certaines sources, elle serait enterrée en l’église San Giovanni dei Fiorentini de Naples, mais l’identification de sa pierre tombale demeure problématique ; elle avait déjà disparu lors des travaux de restauration de 1785.

UNE TRENTAINE D’ŒUVRES ET DES DOCUMENTS EXCEPTIONNELS

Initialement prévue du 4 avril au 26 juillet 2020, l’exposition « Artemisia » présente un aperçu très sélectif de la carrière de l’artiste, rassemblant une trentaine de ses œuvres d’institutions publiques et de collections privées du monde entier, incluant deux versions de l’iconique et sanglante Judith et Holopherne, ainsi que plusieurs autoportraits dont l’autoportrait d’Artemisia en Sainte Catherine d’Alexandrie (vers 1615-1617), acquis en juin 2018 par la National Gallery (pour 3.6 millions de £) et premier tableau de l’artiste à entrer dans une collection publique britannique. L’exposition est enrichie de lettres personnelles récemment découvertes. Un prêt de l’Archivio di Stato de Rome est particulièrement exceptionnel : la transcription originale du procès dans lequel l’artiste Agostino Tassi est accusé de « déflorer » Artemisia Gentileschi (1612).
Une exposition qui révèle la fougue d’un tempérament, une vie passionnée et surtout un immense talent.

Catherine Rigollet

Archives des expos en europe
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Infos pratiques
Du 3 décembre 2020 au 24 janvier 2021
National Gallery
Trafalgar square, London, WC2N 5DN
Tous les jours, 10h-18h
Le vendredi jusqu’à 21h
Tarif : £20
Réservation obligatoire
https://www.nationalgallery.org.uk/exhibitions/artemisia
Visite virtuelle :
https://www.nationalgallery.org.uk/whats-on/artemisia-curato...

Cf : expo à Paris au musée Maillol en 2012
https://www.lagoradesarts.fr/-Artemisia-Gloire-et-passions-d...

Visuels : Artemisia Gentileschi, Suzanne et les vieillards, 1610. Huile sur toile, 170 × 121 cm. Kunstsammlungen Graf von Schönborn, Pommersfelden (inv. 191).
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en sainte Catherine d’Alexandrie, vers 1615-17. Huile sur toile, 71.4 × 69 cm. The National Gallery, London.